Recherches de méthode
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Des configurations architecturales à espace central Manar Hammad Acta Semiotica, VI, 10, 2026
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à la mémoire de Jean-Claude Margueron | |
Esquisser le propos | |
L’objet de cet essai n’est pas évident pour un lecteur non averti. Les deux syn tagmes qui le désignent relèvent d’approches distinctes : la configuration architec turale a été proposée en sémiotique de l’espace pour désigner une organisation spatiale véhiculant un effet de sens (voir, dans la bibliographie finale, Hammad 1979, 1986b, 2003, 2022d) ; la notion d’espace central a été introduite en archéo logie par J.-C. Margueron pour décrire une organisation d’édifice complexe1. La combinaison caractérise une configuration architecturale par son espace central. L’interprétation que nous en faisons met en œuvre des notions de struc ture narrative dégagées par A.J. Greimas en analyse du discours2. Il en découle que notre objet est au croisement de trois approches sollicitées ensemble3 : la sémiotique de l’espace, l’archéologie, et la sémiotique narrative. Cela présuppose chez le lecteur une compétence étendue, que nous résumons en introduisant les concepts relatifs à l’objet et aux métalangages géométrique et sémiotique. | 1 J.-Cl. Margueron, Recherches sur les palais mésopotamiens de l’âge du bronze, 2 vol., Paris, Geuthner, 1982. 2 Cf. Greimas 1969 ; pour les termes techniques de la sémiotique, consulter Greimas et Courtés 1979. 3 La bibliographie ci-dessous les différencie en conformité avec des traditions disciplinaires. |
Une mise au point récente sur l’avancement en sémiotique de l’espace (Ham mad 2022b) constate que l’étude des configurations architecturales n’a pas été développée comme on pouvait l’espérer lors de l’introduction de la notion. Le | |
présent essai contribue à combler ce manque. Pour bien faire, il faudrait rendre compte de plusieurs configurations architecturales, mais cela dépasserait l’espace accordé par une revue. C’est pourquoi ce texte est limité à la configuration à espace central, reportant ailleurs l’analyse de configurations archéologiques telles que les bâtiments tripartites, l’exèdre transversale distyle ou le beit hîlani. | |
La configuration architecturale met en correspondance une structure géomé trique et une structure sémantique dans un contexte culturel4. Unité sémiotique corrélant une expression et un contenu complexes, elle rend compte d’objets situés à une échelle médiane entre celle du bâtiment et celle du topos (espace doté d’un rôle syntaxique) (Hammad 1979). Plus complexes que les cas abordés jusqu’ici, les exemples que nous examinerons à cette échelle intermédiaire (Hammad 2021) ouvrent la perspective d’une syntaxe qui combine des configura tions architecturales (infra §4). | 4 Une définition de la notion, illustrée d’exemples, est donnée dans l’article « Sémiotique de l’espace : Faire le point en 2022 », Acta Semiotica, II, 4. Nous en ferons l’économie ici. |
1. La configuration architecturale, expression et contenu | |
1.1. Appréhender des configurations récurrentes | |
Lorsqu’on considère les plans de bâtiments étendus tels que des palais ou des temples5 du Proche-Orient, on ne manque pas d’être frappé par des ressem blances de forme et d’organisation. L’histoire de l’art interroge ces faits en termes d’influence et de transmission diachronique (Écochard 1977), nous les considérons en termes de forme achronique, car les stabilités morphologiques se manifestent dans la longue durée. Certaines dispositions architecturales de l’Âge du Bronze sont occurrentes au treizième siècle de l’ère commune et même au dix-neuvième siècle (§1.4). Partant de ces récurrences d’expression, nous pos tulons des récurrences de contenu : l’hypothèse des configurations architecturales repose sur l’admission d’un lien entre une forme de l’expression et une forme du contenu6. | 5 Ces termes appartiennent au langage d’aujourd’hui. Les langues sumérienne et akkadienne utilisaient l’équivalent de «maison». La langue arabe met en œuvre ces deux manières de dire. 6 Il ne s’agit pas de l’ancienne problématique de la motivation du signe ou de son caractère arbitraire, mais plutôt de la mise en parallèle de deux structures, l’une sur le plan de l’expression, l’autre sur le plan du contenu, saisies à des niveaux d’abstraction repérables. |
L’étude des architectures anciennes nous impose le recours à des plans qui représentent à une échelle commode la disposition de murs et de poteaux ayant porté des couvrements disparus. Partant de tels dessins à deux dimensions, les architectes lisent des volumes (Hammad 1976), les archéologues restituent un ou plusieurs étages (à titre d’exemple : Margueron 1982, 1999, 2005). Ces deux groupes d’experts acquièrent par la pratique une compétence interprétative considérable, qui reste implicite sauf dans les cas élaborés. Le présent essai propose une approche raisonnée. | |
1.2. Insuffisance de la notion de fonction en interprétation de l’architecture | |
Une part du travail archéologique consiste à attribuer un sens aux objets dé gagés par la fouille7. Pour les objets manipulables, on cherche un usage final ou un usage technique à titre d’outil (Leroi-Gourhan 1943, 1945, 1964, 1965). On oppose aux objets d’usage courant des objets de prestige. Pour l’architecture, on identifie des habitats, des lieux techniques8, des lieux de culte ou des lieux d’exercice du pouvoir (Charpin 2012). Mais pour les grands bâtiments de l’Âge du Bronze en Mésopotamie, il a souvent été impossible de déterminer s’ils avaient été utilisés comme temples ou comme palais, ce qui a amené certains à parler de temple-palais dirigés par des rois-prêtres (Heinrich 1982, Charpin 2012). D’autres spécialistes ont contesté cela et interprété lesdits bâtiments comme édifices communautaires (Forest 1996). Lorsqu’il s’agit d’attribuer un usage à un espace dans un édifice, les choses sont encore moins claires : très tôt, les espaces clos (dits chambres, pièces ou salles) sont rectangulaires et peu différenciés, l’usage est indéterminé en l’absence d’objets restés en place, la détermination est cherchée dans la disposition relative des espaces (Hammad 2022a). C’est le cas pour les lieux dits « salle du trône » (Margueron 2007, Turner 1970). Ce qui est commun à ces situations est la paucité des indices livrant un contenu attribuable à l’expression disponible. L’interprétation procède par comparaison synchronique ou anthropologique (Binford 1982). Même lorsqu’on trouve des textes préservés in situ, la mise en relation des textes avec l’architecture dégagée n’est pas simple (Durand 1987). | 7 En ceci, les archéologues sont des sémioticiens. 8 Dans les premiers villages sédentaires du Natoufien néolithique, les archéologues ont différencié des habitats et des lieux techniques non habitables. Cf. Valla 2008. |
Les archéologues tendent à attribuer des fonctions aux espaces, à la manière des architectes qui théorisent le projet architectural. Ce faisant, ils oublient que les cultures non occidentales n’avaient pas coutume d’attribuer des fonctions permanentes à des espaces, et que même en Occident cet usage est récent. Il était plus courant d’attribuer un espace à un maître des lieux (individuel ou collectif), ce dernier y exerçait son « pouvoir faire »9 en accomplissant diverses actions en consécution (Margueron 2023). En d’autres termes, l’interprétation fonctionnelle des espaces n’est pas une nécessité, il est possible de rendre compte d’un lieu en déterminant à qui il pouvait être utile. La sémiotique de l’espace a insisté sur le fait que la relation entre les sujets et les espaces est signifiante, les lieux rendent les sujets compétents pour accomplir nombre d’actions (Hammad 1987, 1989a, 1989b, 2004, 2023a) : pouvoir accéder physiquement (entrer), pouvoir accéder cognitivement (voir), pouvoir faire (Hammad 2022c, Hillier 1996). Les analyses sémiotiques de restes archéologiques montrent avec récurrence qu’on parvient mal à une interprétation fonctionnelle des lieux, et qu’on restitue plutôt | 9 Autrement dit, une compétence modale du sujet. Cf. Greimas et Courtés 1979. |
une lecture des modalités implicitement inscrites dans la matière architecturale inerte (Greimas 1976, Hammad 1986b, 1987, 1989a, 1989b, 1998, 2003, 2004, 2022c, 2022d, 2023a, 2023b, 2024b). Cela correspond à ce que nous appelons la priva tisation de l’espace (Hammad 1989b), noyau sémantique nécessaire et toujours présent, auquel s’ajoutent des sèmes économique, religieux ou politique10 qui surdéterminent un édifice comme atelier, temple ou palais11. Lorsque la documen tation rend possible la restitution des catégories d’actions qui étaient accomplies dans les lieux considérés, on constate que les chaînes d’actions sont organisées à la manière des séquences narratives occurrentes dans les textes (Greimas 1969, 1973, 1976 ; Hammad 1998) : si le détail du contenu dépend de l’expression qui le véhicule, les structures narratives prenant en charge les contenus sont peu dépendantes de l’expression verbale des langues ou de l’expression non verbale de l’architecture. | 10 Ces sèmes récurrents, identifés par Dumézil (1958), Benveniste (1969) et Mann (1986) constituent des isotopies descriptives commodes pour les sociétés humaines. 11 Au Japon, l’architecture du thé est privatisée, l’effet de sens pureté est projeté sur les lieux cérémoniels par des moyens non verbaux. Cf. Hammad 1987. |
1.3. Insuffisance de la géométrie euclidienne enseignée à l’école | |
Les plans des publications archéologiques suivent des règles qui conservent les angles et les rapports de distances, ce qui inscrit ces documents dans le cadre de la géométrie euclidienne enseignée à l’école. Nombreux sont les usagers qui ignorent l’existence d’autres conventions en géométrie, et que le changement d’échelle entre le site et le dessin inscrit ce dernier dans le cadre des géométries projectives. Au XIXe siècle, la mutiplication des géométries axiomatiques fut une source de confusion jusqu’au Discours d’Erlangen, leçon inaugurale de Felix Klein par laquelle il proposa de ranger les géométries selon un niveau d’abstraction défini par les axiomes entrant dans leur construction (Klein 1871). En résumé, le niveau le plus abstrait de la géométrie est dit topologie, le niveau médian réunit les géométries projectives, le niveau le moins abstrait réunit les géométries métriques (la variante euclidienne est la plus connue) (Hammad 2026a). | |
Peu avant 1950, Jean Piaget, intéressé par la perception de l’espace chez l’enfant, formula l’hypothèse qu’on pouvait projeter sur l’axe temporel de l’évo lution cognitive l’ordre atemporel esquissé par F. Klein. Les expériences menées avec des enfants permirent de valider l’hypothèse : ces derniers commencent par maîtriser les relations de connexité et contiguïté avant de maîtriser les questions de visibilité et d’alignement (Piaget & Inhelder 1948). La maîtrise du groupe des déplacements (translations et rotations d’un solide conservant ses angles et ses distances), caractéristique de l’espace euclidien, vient en dernier. Un usage analogue des géométries fut déployé en Angleterre pour l’analyse morphologique de l’espace architectural, développant à partir de 1950 (Cundy et Rollett 1951, March et Steadman 1971, Hillier 1996) une approche qui faisait suite | |
aux travaux du biologiste D’Arcy Thompson sur la morphologie des organismes vivants (D’Arcy Thompson 1917 et 1966). Une démarche parallèle fut déployée en géographie (Christaller 1933, 1966; Haggett 1965). Nous adoptons cette manière de faire, commençant par une analyse topologique des configurations architec turales (§2.1) et poursuivant par une exploration projective (2.2) puis métrique. La démarche sera validée par ses résultats. | |
1.4. Récurrence de formes manifestant des configurations | |
Une configuration architecturale mobilise une forme abstraite sous-tendant la forme manifestée. Autrement dit, elle n’est pas directement visible sur un plan d’architecte, elle est reconnaissable après un travail d’abstraction qui dégage la structure de la manifestation, faisant passer de la géométrie euclidienne à une géométrie projective ou topologique. En archéologie du Proche-Orient, Geoffrey Turner fut un précurseur comparant la morphologie de palais assyriens (Tur ner 1970). Plus ambitieux furent les travaux d’Olivier Aurenche sur les maisons orientales anciennes et ceux de Jean-Claude Margueron sur les palais de l’Âge du Bronze (Aurenche 1981, 1982 ; Margueron 1982, 1999, 2005, 2007, 2022). Nous citons souvent ce dernier pour illustrer notre propos : ses réflexions ont une va leur séminale. Mais nous délaissons les cadres temporels des archéologues pour mener une analyse morphologique achronique, mettant en relation des formes géométriques avec des configurations modales (Greimas et Courtés 1979 ; Fonta nille, sous presse). | |
Pour ancrer l’analyse, considérons les plans12 de trois bâtiments pris à des époques différentes : le Grand palais royal de Mari - Syrie, XVIIIe s. av. J.C. (fig. 1), Madrasat al-Firdaws à Alep, XIIIe s. (fig. 2), Qnaq al-Jazzar à Alep, XIXe s. (fig. 3). | 12 Un plan inscrit à une échelle donnée la distribution spatiale des éléments construits, selon une convention qui suppose une section virtuelle de l’édifice par un plan parallèle au sol et placé à un mètre au-dessus de ce dernier. Si les restes archéologiques ont une hauteur inférieure à un mètre, on les dessine en projection tels qu’ils apparaissent. Le procédé est répété pour chaque étage. |
Fig. 1. Le Grand Palais Royal de Mari (Syrie) date de la fin du troisième millénaire avant l’ère commune. Il a été fouillé depuis 1935 par A. Parrot, J.-C. Margueron et P. Butterlin (Parrot 1958, 1975 ; Margueron 1982 ; Margueron et Muller 2023 ; Durand 1987 ; Butterlin 2020). Nous y avons effectué une mission en 1974. Le plan ci-dessus, dessiné par Nicolas Bresch, représente un état du XVIIIe s. av. EC tel qu’il apparaissait en 2007. Le corps principal du palais (en gris foncé) mesure 120 x 120 m environ. Les numéros de salles résultent d’une convention des fouilleurs. | |
Fig. 2. Madrasat al-Firdaws28 (Alep, Syrie) est un établissement d’enseignement construit en 1236 EC par Dayfat Khatun, princesse ayyoubide nièce de Saladin. Il couvre 43,5 x 55m soit 2400 m2 environ. Le plan ci-dessus a été redessiné par nos soins à partir d’un relevé de la Direction Générale des Musées et des Antiquités de Syrie. (Présentation du bâtiment dans Hammad 2005, Hammad sous presse; Tabbaa 1997). | 28 Le présent essai prolonge une étude rédigée en 2024, détaillant l’organisation syntaxique des fondations ayyoubides à espace central. Madrasat al-Firdaws y est particulièrement analysée. L’article est encore sous presse au moment de la rédaction de ce texte. |
Fig. 3. Qnaq al-Jazzar est une résidence patricienne d’Alep, remaniée vers 1833 EC par Ahmad Agha al-Jazzar, qui fut gouverneur d’Alep pour le Sultan Ottoman (David 1999). Elle couvre 2600 m2 environ. Le plan ci-dessus a été redessiné par nos soins à partir d’un relevé de J.-Cl. David, pour un état des lieux vers 1960. L’épaisseur des murs mitoyens n’a pas été relevée. | |
Tout architecte qui examine ces trois plans note la fréquence des cours à ciel ouvert et leur importance dans l’organisation des lieux. Margueron attira l’at tention sur l’existence d’espaces couverts organisant les espaces qui les entourent d’une manière analogue à celle des cours : l’idée d’un espace central organisateur était lancée, il y en avait de deux sortes, couverts et découverts (Margueron 1986). L’importance des espaces centraux couverts s’impose pour l’analyse des bâtiments tripartites apparus à l’époque d’Obeid, entre la préhistoire néolithique et l’Âge du Bronze (Aurenche 1981, 1982; Forest-Foucault 1980, Carter et Phlip 2010, Jasim 2021). Lorsque les bâtiments tripartites furent délaissés par l’habitat domestique, leur organisation fut maintenue dans des temples ou des palais urbains. | |
Fig. 4. Tell Madhur (Hamrin, Iraq), plan d’un édifice tripartie juxtaposant des espaces réduits le long des flancs d’un espace central allongé plus étendu. Un escalier implique l’existence d’un étage (Margueron 1986). Noter l’entrée par accès indirect coudé (en bas à droite). | |
Fig. 5. Kheit Qasim (Hamrin, Iraq), plan d’un édifice complexe juxtaposant trois espaces centraux en T flanqués d’espaces périphériques réduits (Forest-Foucault 1980). Noter que les accès aux espaces centraux se font près des coins. | |
Reprenons les exemples historiques retenus ci-dessus. Madrasat al-Firdaws possède trois cours entourées d’espaces bordiers13 couverts, Qnaq al-Jazzar s’or ganise autour de trois cours à ciel ouvert et deux espaces centraux couverts, le Grand Palais de Mari possède au moins six cours à ciel ouvert et plus de dix espaces centraux couverts14 pour organiser près de 300 espaces. | 13 Nous utilisons le terme bordier comme un équivalent de périphérique pour diminuer le nombre des répétitions. Bordier dérive de Bord. Il offre l’intérêt d’attirer l’attention sur des phénomènes de bord que nous étudions dans le cadre d’autres configurations architecturales. Nous avons analysé le terme bord parmi d’autres variétés de limites. Cf. Hammad 2004. 14 Le nombre des espaces centraux couverts varie selon les interprétations. Nous ne discuterons pas ici les 300 espaces assemblés pour former le Grand Palais de Mari. Margueron a mené un excellent travail de repérage des indices qui invitent à y couvrir de nombreux espaces centraux. Une synthèse récente est accessible en ligne dans Margueron et Muller 2023. |
À Madrasat al-Firdaws, la grande cour carrée possède un axe majeur nordsud sur lequel sont positionnés un iwan, espace ouvert surhaussé analogue à une scène de théâtre, et une salle de prière orientée vers la Mecque (Hammad 2005 ; Hammad sous presse). Tous ces lieux sont ouverts au public, à des degrés divers. Les deux petites cours disposées de part et d’autre du iwan organisent des résidences privées, l’une pour l’enseignant majeur, l’autre pour les visites de la famille fondatrice. | |
À Qnaq al-Jazzar, les deux cours au nord organisent l’espace des hommes au tour d’un maître des lieux militaire disposant d’une écurie conséquente (en haut à gauche du plan) (David 1990). À l’étage, un maqʿad (lieu de réunion) couvert s’ouvrait comme une loggia vers l’ouest sur la cour des hommes, alors qu’à l’est un espace central couvert organisait un appartement15. La grande cour méri | 15 Le terme français appartement convient bien : il désigne un ensemble de pièces où l’on vit à part. Cabestan 2004 |
13 Nous utilisons le terme bordier comme un équivalent de périphérique pour diminuer le nombre des répétitions. Bordier dérive de Bord. Il offre l’intérêt d’attirer l’attention sur des phénomènes de bord que nous étudions dans le cadre d’autres configurations architecturales. Nous avons analysé le terme bord parmi d’autres variétés de limites. Cf. Hammad 2004. | |
dionale organise l’espace familial, dominé par les femmes dans la journée. Sur cette cour, un iwan ouvert et surélevé accueille les réunions publiques, en par ticulier les festivités de mariage, alors qu’une qaʿa fermée accueille les séances familiales plus privées. La qaʿa est une salle organisée autour d’un espace central couvert d’une coupole surhaussée16. | 16 Le Palais de Mari manifeste, comme Qnaq al-Jazzar, des assemblages où une configuration à espace central est contiguë à un autre espace central. |
Pour les deux bâtiments qui sont encore debout à Alep, nous disposons d’in formations qui restituent en partie le mode de vie. Elles permettent de conclure que les cours ne sont pas réduites au rôle d’espaces de circulation (compétence pragmatique du Sujet), alors que les interprétations occidentales tendent à n’y voir que cela, reportant leur effort interprétatif sur les espaces couverts entourant les cours. En fait, les cours sont des espaces de vie sociale intense (Hammad 2003a, Hammad sous presse). C’est là que circule l’information et que se forme l’opinion du groupe (compétence cognitive du Sujet) à propos de ce qui advient dans les espaces de la périphérie privatisée. Par la visibilité qu’elle assure, la cour est un espace de contrôle collectif, de témoignage continu et d’évaluation permanente. Le Sujet ultime du privé cognitif est le groupe maître des lieux, il se manifeste dans les cours susceptibles de le contenir. | |
L’analyse de ces édifices relativement récents, pour lesquels les données in terprétatives sont disponibles, invite à adopter l’hypothèse heuristique qui pro jette des structures narratives sur les configurations à espace central. Articulée par une transformation qui sépare deux états successifs (un avant et un après), une suite narrative aligne en consécution, avant la séquence de performance du Sujet une séquence d’acquisition de la compétence, et place après la performance une séquence judicatrice, où un actant Destinateur porte un jugement sur ladite per formance (Greimas et Courtés 1979). La séquence judicatrice finale valide la per formance. Dans les configurations qui nous occupent, une cour procure au Sujet qui s’y déplace une double compétence : une capacité pragmatique circulatoire, et une compétence cognitive qui permet au groupe de porter un jugement sur ce qui advient. Le parcours spatial, qui fait passer le Sujet par la cour avant d’atteindre les espaces bordiers (et le fait repasser à sa sortie), place la performance dans les espaces bordiers attribués à des sous-groupes. | |
L’interprétation proposée n’identifie pas pour les espaces des fonctions au sens où les architectes l’entendent (cuisiner, manger, dormir, se laver, recevoir...), elle leur attribue des séquences de parcours narratif : les espaces centraux (couverts ou découverts) commencent par être des lieux d’acquisition de la compétence pour des performances advenant dans les espaces bordiers, puis deviennent des lieux de validation judicatrice. Autrement dit, une organisation narrative des espaces associe à une catégorie d’espace une séquence et un actant focal, manifesté par des acteurs sociaux de taille différenciée. | |
L’objet de cette étude étant caractérisé par la catégorie d’espace central, nous sommes conduit à en considérer les réalisations dans la perspective anthropo morphe de l’actant Destinateur judicateur qui y est installé, et de son symétrique | |
présupposé le Destinateur mandateur (qui accorde la compétence au Sujet), ce qui distingue cette approche des analyses qui adoptent la perspective d’un Sujet entrant dans les lieux (Hammad 1987, 1989b, 2003, 2004, 2008). En architecture, le rôle actantiel du Destinateur mandateur coïncide en partie avec celui des ac teurs Maître d’ouvrage et Maître d’œuvre (Hammad 1987, 1989b, 1998, 2003b, 2008) : ce sont eux qui conçoivent le bâtiment avant sa construction et décident de la distribution des espaces, des ouvertures, fermetures, circulations... C’est pourquoi nous examinons, au paragraphe 2, les configurations architecturales dans la perspective de celui qui les projette avant réalisation et prévoit les effets de sens qui découlent des dispositions adoptées. | |
2. Géométrie et effets de sens des configurations à espace central | |
2.1. Topologie de la privatisation pragmatique | |
Les analyses sémiotiques de l’espace ont souvent adopté la perspective d’un Sujet progressant le long d’un parcours : il accède à un espace, rencontre une suite d’accès conditionnels installés par l’architecture (Hammad 1987, 1989b, 1998, 2003b, 2008). Sans remettre en cause cette approche, nous adoptons pour la pré sente étude une perspective plus complexe, celle d’un actant Destinateur qui met en place un dispositif spatial destiné à conditionner le parcours potentiel d’un actant Sujet qui y entrerait. | |
Dans l’article intitulé « L’espace et ses trois dimensions », Henri Poincaré met en œuvre une opération qui caractérise les espaces en topologie : une coupure divise un espace donné en deux parties distinctes (Poincaré 1970, ce recueil republie un article de 1903). Dans le plan à deux dimensions (Hammad 2026a), la coupure a la forme d’une ligne fermée qui divise le plan en deux régions, sur lesquelles on projette les sèmes extérieur et intérieur17. Une coupure opérée sur cette même ligne ménage un accès (seuil) entre extérieur et intérieur. Pour un sujet humain passant de l’un à l’autre à travers une enceinte matérialisant la ligne, il y a lieu de distinguer deux types d’accès : un accès pragmatique impliquant le corps en déplacement, un accès cognitif qui, n’impliquant pas nécessairement le déplacement corporel, présuppose le déplacement en ligne droite des rayons lu mineux qui parviennent au Sujet. L’interposition d’un solide opaque entre le Sujet et un Objet conditionne la visibilité de ce dernier. La topologie étudie les formes spatiales liées au déplacement d’un point mobile, sujet virtuel mis en œuvre par les mathématiciens dans un espace abstrait. Nous procédons de manière ana logue au paragraphe 2.1 pour l’architecture en simulant le déplacement d’un sujet humain. La géométrie projective étudie les formes spatiales en fonction d’alignements et de convergences, nous procédons de même au paragraphe 2.2. | 17 Extérieur et Intérieur sont des effets de sens projetés par l’observateur interprète. Cf. Hammad 2004. |
Traçons une ligne fermée dans le plan (fig. 6). Sa forme importe peu, elle délimite un intérieur par rapport à un extérieur (Hammad 2004). Inscrivons une deuxième ligne fermée à l’intérieur de la première. Elle découpe à son tour ce | |
qui est l’intérieur de la première, y faisant apparaître un intérieur de l’intérieur et un extérieur de l’intérieur (fig. 7), mettant en évidence le caractère relatif de l’opposition sémantique entre extérieur et intérieur18. | 18 Nous avons montré (Hammad 2004) qu’elle présuppose un actant observateur projeté dans le plan. |
Int(Int) | |
Intérieur | |
Ext(Int) Exérieur | |
Exérieur | |
Fig. 6. Schéma d’un plan découpé en deux parties investies des sèmes Extérieur, Intérieur. | |
Fig. 7. Schéma d’un plan découpé par deux lignes fermées enchâssées, déterminant trois régions investies des sèmes Extérieur, Extérieur de l’intérieur, Intérieur de l’intérieur. Ce n’est pas encore une Configuration à espace central. | |
La privatisation de l’espace (Hammad 1989b) est une opération de sémanti sation qui projette l’effet de sens privé sur l’intérieur en contrôlant les conditions d’accès à celui-ci. L’itération à l’identique de l’opération fait apparaître un privé du privé et un public du privé (fig. 8). L’opération peut être réitérée19 (fig. 9). On constate que l’architectecture domestique ne fait pas appel à l’itération multiple, alors que l’architecture religieuse, qui surdétermine l’espace privé par le sème sacré, y fait appel : nous avons vu cela pour Makkat et son Hajj (Hammad 2003b), ainsi que pour le Sanctuaire de Bel à Tadmor-Palmyre (Hammad 1998). L’archi tecture militaire pratique aussi l’itération de l’inclusion des enceintes, tant à l’échelle d’un territoire (lignes de défense) qu’à l’échelle d’un place forte (ex. Crac des Chevaliers en Syrie). | 19 Les structures narratives présentent souvent une triplication des épreuves subies par le Sujet. Ces épreuves correspondent à une itération des accès conditionnels dans l’espace. |
Privé(Privé) | |
Public(Privé) Public | |
Fig. 8. Plan découpé par deux lignes fermées enchâssées déterminant trois parties. | |
Fig 9. Plan découpé par quatre lignes fermées enchâssées déterminant cinq régions emboîtées potentiellement investies par des sèmes gradués de privatisation, sacralité, ou défense. | |
Cependant, ce n’est pas la seule manière de faire, et les solutions attestées d’architectures à espace central nous en donnent la preuve : lors de l’inscription d’une ligne fermée à l’intérieur d’une autre, le concepteur (ou le constructeur) peut décider de projeter autrement la catégorie sémantique public / privé en déter minant les conditions d’accès des acteurs impliqués (fig. 10 et 11). | |
Public(Privé) | |
Public(Privé) | |
Privé(Privé) Public | |
Privé(Privé) Public | |
Fig. 10. Plan découpé par deux lignes fermées enchâssées déterminant trois parties autrement investies des sèmes Public, Public du Privé, Privé du Privé. Ceci préfigure une Configuration à espace central sans en être une. | |
Fig. 11. Schéma d’une Configuration à espace central : le plan est découpé par deux lignes fermées enchâssées, l’anneau périphérique est segmenté et investi du sème Privé du Privé, alors que l’espace central est investi du sème Public du Privé. | |
En restreignant le nombre d’accès extérieurs, en segmentant l’anneau périphé rique pour y déterminer plusieurs espaces, et en imposant de passer par l’espace central pour accéder aux espaces bordiers, le concepteur surdétermine le contrôle d’accès à ces derniers, rendant l’espace central plus public que sa périphérie tout en lui conservant le caractère privé assuré par la première enceinte. Cet effet de sens non trivial a été réalisé avant l’invention de l’écriture à Tell Madhur et à Kheit Qasim. Ces exemples sont intéressants à deux titres. D’une part, l’espace central y est couvert : il n’est pas nécessaire qu’il soit une cour à ciel ouvert. D’autre part, leurs espaces bordiers sont dépourvus de fenêtres : la lumière est l’un des acteurs pris en charge par l’opération de privatisation, cette dernière n’est pas limitée aux acteurs humains20 20. Les denrées consommables, conservées dans les espaces sombres, sont des acteurs qui jouissent d’un degré élaboré de privatisa tion21. En résumé, l’analyse topologique met en évidence les articulations de la privatisation pragmatique des espaces, comme elle met en évidence le caractère volontaire d’un tel aménagement qui détermine leur degré d’accessibilité. | 20 Pour la différence entre actants et acteurs, voir Greimas 1969 ; Greimas et Courtés 1979 ; pour le contrôle d’accès d’acteurs non humains, voir Hammad 1989b. 21 Hammad 2023a, 2023b. La hauteur sous plafond des espaces bordiers est inférieure à la hauteur sous plafond de l’espace central : les espaces virtuellement accessibles au regard sont plus importants dans ce dernier. Il y a donc une dimension cognitive virtuelle de la privatisation. |
2.2. Les accès et la privatisation cognitive | |
Dans le cas d’une enceinte simple, le Sujet qui franchit la limite de l’extérieur vers l’intérieur accède pragmatiquement et cognitivement à la région privatisée. Les deux opérations sont synchrones. Lorsqu’il y a deux enceintes enchâssées, et que l’anneau périphérique a été segmenté en parties, le franchissement de la première enceinte ne donne pas accès à l’espace central : son accès est différé. Le premier franchissement est pragmatique, donnant accès à l’un des espaces bordiers, et lorsque les baies de passage à travers les enceintes ne sont pas alignées, l’opacité de la deuxième enceinte assure l’invisibilité de l’espace central : l’accès cognitif en est interdit, ou plutôt différé. Le dispositif des entrées en chicane, abondamment utilisé dans l’architecture militaire, est possible pour toute disposition à espace central, à finalité civile, religieuse ou politique. C’est le cas dans les cinq plans reproduits ci-dessus. Le procédé a été mis en œuvre durant plus de cinq mille ans. | |
Supposons que le Sujet entrant ait franchi la deuxième limite : il accède à l’espace central. Nombreuses sont les formes possibles pour un tel espace. Juan Pablo Bonta s’est intéressé à une question similaire, interrogeant les effets de sens produits par la forme d’une table de conférence diplomatique quadripartite lorsqu’on fait varier ses proportions entre un rectangle allongé et un carré22. Le rectangle signifie qu’il y a deux parties sociales face-à-face, impliquant de facto une paire d’alliés opposée à une autre paire ; le carré signifie qu’il y a quatre par ties égales en négociation. Une table de conférence n’est pas un espace central architectural, mais la variation des effets de sens liés à la forme reste la même. Un espace central fortement allongé et étroit est réduit à l’état de couloir de circu lation, où la visiblité est limitée au voisinage du Sujet, les régions éloignées du Sujet étant rendues peu saisissables. Dans le GPR23 de Mari, au secteur G (en bas du plan), l’espace 99 - 99bis en donne un exemple. Par contre, si l’espace central est proche du carré (GPR Mari Cour 131, Cour 106), il est offert au regard de manière isotrope. Il en découle que l’effet de sens associé aux espaces centraux dépend des conditions projectives proposées au regard du Sujet entrant. Notons un fait majeur : tout espace central est porteur d’un effet de sens complexe combinant un sème cognitif-visuel et un sème pragmatique-circulatoire. Selon les proportions géométriques, l’un des effets de sens est dominant par rapport à l’autre (Brondal 1943). La forme sensiblement carrée des espaces centraux des architectures monumentales signifie que l’isotopie cognitive-visuelle y est dominante, et que l’in terprétation circulatoire est dominée. Les trois exemples historiques proposés mettent en œuvre, parmi les configurations à espace central, des couloirs de circulation que nous nommons passages. | 22 Bonta 1971. La négociation impliquait le Sud Vietnam, le Nord Vietnam, les États-Unis et la Chine. 23 GPR = Grand Palais Royal par économie. |
Revenons au Sujet accédant à un espace central. Les occurrences manifestent deux solutions mises en œuvre : l’accès à l’espace central est placé au milieu de | |
l’un des côtés, ou près du milieu d’un côté (nous dirons : accès axial), l’accès à l’espace central est placé dans l’un des coins de ce dernier (nous dirons : accès cornier). Un inventaire montre que les accès axiaux sont en petit nombre, les accès corniers en grand nombre. On aurait tort d’accorder toute l’attention au grand nombre, car la raréfaction valorise. L’examen des solutions mises en œuvre montre que depuis la période chalcolithique jusqu’au XIXe siècle, les en trées ordinaires des espaces centraux sont cornières, les accès de prestige sont axiaux 24. Tous les espaces centraux à entrée axiale sont des espaces formels. Une telle régularité ne peut être l’effet du hasard, les constructeurs appliquent des règles non écrites. | |
L’examen des trois plans reproduits (GPR Mari, Firdaws, Jazzar) montre qu’il y a très peu de fenêtres ouvrant sur les espaces centraux de l’âge du Bronze, qu’il y plus de portes ouvertes sur la cour du Firdaws, et qu’il y a pléthore de baies sur les cours du Qnaq al-Jazzar. Ces dispositifs assurent le passage de la lumière et de l’air vers les espaces périphériques, mais il n’y a pas de doute que l’abondance des baies assure aux usagers des espaces périphériques de Qnaq al-Jazzar un accès cognitif à la cour et à ce qui y advient. Le phénomène n’est pas indépendant des techniques constructives (pierre de taille vs terre crue, utilisation du verre à vitre), mais il y a plus : il manifeste un changement sémantique. Les événements advenant dans l’espace central gagnent en importance, l’abondance des fenêtres accorde aux acteurs Sujet de la périphérie la compétence de voir et de satisfaire un désir cognitif. Comme dans une conversation où les interlocuteurs échangent tour à tour le rôle de Sujet, une inter-visibilité est progressivement mise en place dans l’architecture. Ce n’est pas la configuration visuelle d’un amphithéâtre an tique, mais on s’en rapproche. Sur fond de continuité dans la longue durée, une évolution des configurations à espace central se dessine. | |
La superficie des espaces centraux observables est supérieure à celle de l’anneau des espaces qui les bordent. Cela signifie qu’ils sont prêts à accueillir des groupes nombreux. Ils ne sont pas destinés aux seuls résidents des édifices concernés : ils sont capables d’accueillir un nombre appréciable de personnes venues de l’extérieur. Ce qui nous impose de considérer les rencontres qui ad viennent dans les espaces centraux et à leur périphérie. | |
2.3. Les espaces de la rencontre fiduciaire et de la validation | |
Les espaces centraux ne se réduisent pas à des régions traversables par un Sujet pragmatique ou saisies visuellement par un Sujet cognitif. Les traces dégagées par les fouilles, ainsi que les textes qui s’y rapportent, attestent l’occurrence d’une variété d’actions. | |
Fig. 12. Ebla, Palais G, vers 2400-2300 avant l’ère commune (Missione Archeologica Italiana in Siria). La partie conservée du palais (à gauche du plan) est adossée au massif de l’acropole (à droite). L’érosion a été intense. Deux escaliers corniers relient la Cour des Audiences, située en partie basse, à la partie haute disparue. | |
Les traces du palais G de la ville d’Ebla (Syrie du nord, IIIe millénaire) sont représentées sur le plan, fig. 12. Dans la grande cour, baptisée « Cour des Au diences » par le fouilleur P. Matthiae, une plateforme rectangulaire et des traces de dais adossé au mur nord (près de l’extrémité occidentale du mur qui rejoint la cage d’escalier carrée) indiquent qu’un siège cérémoniel y était installé. La présence d’archives administratives royales dans les locaux proches L2769 et L2913 témoigne de l’activité officielle dans cette cour (Bonechi 2016). | |
Les archives de Mari apportent un témoignage analogue sur l’activité au sein du Palais (Durand 1987, page 50 ; Charpin 2019a). Les dépôts d’archives retrouvés étaient dans des emplacements remarquables contrôlant le passage entre deux cours, ce qui a incité J.-M. Durand à dénommer ces lieux « conciergeries admi nistratives » (fig. 13). | |
Fig. 13. Mari, Grand Palais Royal, plan simplifié marquant l’emplacement des dépôts d’archives (hachures) aux passages (corniers) entre certaines cours. Plan J.-M.Durand 1987. | |
Les exemples d’Ebla et de Mari concourent à montrer que les cours (kisal en Akkadien) de ces monuments accueillaient une activité à caractère public, accomplie devant témoins. Certains témoins sont nommés avec leurs titres ou fonctions administratives. En des circonstances particulières, on faisait appel à des témoins spécialisés, capables de convertir les unités de mesure impliquées dans une transaction non monétaire : ce sont les Ebbum que Cécile Michel quali fie de prud’hommes dans notre langage d’aujourd’hui (Michel 1990). | |
Il est rare que les textes précisent l’espace où se déroulait l’action, elle pouvait advenir à ciel ouvert ou dans un espace couvert25. Ce qui détermine le lieu de l’acte, c’est la présence du personnage responsable. Le statut du visiteur ex térieur reçu par le maître des lieux joue également un rôle. Ces architectures, construites pour l’usage d’un grand personnage et de sa « Maison » au sens so cial du terme, aménageaient le cadre de la rencontre du maître avec ses égaux, ses supérieurs ou ses dépendants. Nous n’avons pas de données indiquant des conventions aussi subtiles que les niveaux de formalité (shin, gyo, sô) définis au Japon médiéval, mais il est certain que les manières de déployer des actions dans l’espace dépendaient du statut et du rang des personnages. Nombreux sont les textes de l’Âge du Bronze témoignant de déplacements de souverains accueillis par d’autres souverains, de visites d’ambassadeurs, de négociations et d’alliances (Durand 2002, Charpin 2019). On organisait des banquets auxquels un grand nombre d’hommes étaient conviés (Charpin 2013, Charpin et Durand 1986). Une princesse, accompagnée de ses musiciennes, dansa à huis clos dans une cour du Palais Royal de Mari en l’honneur d’Ishtar (Ziegler 1999). | 25 Le bît kunukkim est un espace couvert destiné aux pièces scellées (Ziegler 2001). |
Un inventaire de ce qui advenait dans les espaces palatiaux (salle du trône (Margueron 2007), state apartments (Turner 1970)) et se trouve mentionné dans des textes serait pléthorique. Il multiplierait les termes impliquant l’isotopie politique (apparat, audience, banquet, cérémonies, hommage, hospitalité, ré ception, repas et commensalité (Ermidoro 2013, 2015), témoignage de fidélité, visite), l’isotopie militaire (serment d’obéissance), l’isotopie religieuse (culte des dieux ou des ancêtres, kispum49 (Birot 1980, Tsukimoto 2010), libation, offrande, rituel (Durand et Guichard 1997), sacrifice, scène de présentation), l’isotopie économique (administration, comptabilité) ou l’isotopie sociale (reconnaissance mutuelle, renouvellement de l’amitié, accord pour un mariage...). À la variété des termes utilisés en nos langues correspond une variété de termes akkadiens et sumériens dont la traduction est plus ou moins certaine. Ce qui est sûr, c’est que toutes les rencontres entre le Sujet maître des lieux et le Sujet visiteur sont empreintes d’un caractère pacifique régi par des conventions sociales. Cela contraste avec les contes où la performance du Sujet est une lutte qui se termine par sa victoire sur un Anti-Sujet. Ce qui pose la question de l’adéquation du mo dèle narratif pour l’interprétation de l’architecture. | 49 Nom ancien occurrent. |
Aucune analyse d’interaction architecturale que nous connaissons ne prend en charge un épisode polémique de lutte entre Sujet et Anti-Sujet. Cela ne veut pas dire que la polémique soit absente : si les villes et palais de Mari, d’Ebla, de Qatna (Pfälzner 2015) et d’Ougarit nous sont connus, c’est qu’ils ont été conservés sous les décombres d’incendies volontaires qui les ont ravagés. Ils ont été détruits par une action militaire. Mais aucune ville, aucun palais n’a été construit avec le projet qu’il soit ravagé et incendié un jour. Les constructeurs présupposent un usage pacifique et contractuel des édifices qu’ils érigent. Ceci étant dit, ces lieux accueillaient régulièrement des événements qui ressemblent à une épreuve | |
réussie : le Sujet visiteur se présente à la porte, demande à être reçu. Quelques tablettes de Mari rapportent que l’auteur n’a pas été reçu (à Alep) ou mal reçu (à Babylone). Le fait d’être reçu est une petite victoire, ritualisée, revêtue des formes de l’accord entre le Maître des lieux et le Visiteur. Tous les rites de la pri vatisation mettent en scène cette polémique atténuée revêtue des formes du contrat. Les visites amicales, diplomatiques26, les banquets... visent, sous la diversité de leurs manifestations, à établir de bonnes relations mutuelles ou à renouer, renforcer des relations existantes. Dans la suite habituelle des récits, une telle séquence apparaît comme séquence initiale. Dans le contexte de l’architecture, cette séquence est nodale, principale, placée en position de performance. Si elle est inchoative, c’est pour des relations ultérieures espérées, qui adviendront ailleurs. Mais ici, dans l’espace de la rencontre, il s’agit bien de performance. | 26 « Tu es de mon sang » disent les tablettes d’alliance. Cf. Charpin 2019. |
Autrement dit, le contexte énonciatif non verbal de l’architecture et de la rencontre (Battini 2024) surdétermine le contrat fiduciaire27 reconnu par Greimas et en fait un énoncé de performance ritualisée, inscrite comme programme d’usage (Greimas et Courtés 1979) dans un programme de base englobant. Contrat fidu ciaire est un terme applicable à la description de relations entre les hommes, et à la relation des hommes avec les divinités ou les ancêtres : le contrat fiduciaire ne désigne qu’une forme des relations, non la nature des entités mises en relation. Il est applicable à des actions inscrites sur l’isotopie politique, religieuse ou éco nomique. Même une alliance militaire projette sur son action violente program mée les sèmes du contrat et de la fiducie entre les partenaires concernés. Ce qui établit le cadre sémantique de notre analyse. | 27 Greimas et Courtés 1979, p. 70 : « (...) le schéma narratif (...) se présente (...) comme la projection syntagmatique de la structure contractuelle (...) le parcours du sujet (...) est suivi de la sanction, à la fois pragmatique (rétribution) et cognitive (reconnaissance) du Destinateur ». Et, p. 146 : « Le contrat fiduciaire met en jeu un faire persuasif de la part du destinateur et, en contrepartie, l’adhésion du destinataire (...) ». |
L’anthropologue Marcel Mauss insiste sur l’importance de la sanction sociale exercée par le groupe de référence dans les sociétés traditionnelles : une norme prédétermine l’action avant sa réalisation, le groupe entérine l’exécution nor mée et le respect des valeurs (Mauss 1924, 1950). Mutatis mutandis, les témoins remplissent un rôle équivalent dans les tablettes cunéiformes : ils ne sont pas seulement présents pour attester la vérité en cas de contestation ou de procès, ils attestent que la transaction est conforme, que sa forme respecte les normes. Toute rencontre où un contrat fiduciaire est établi doit être validée par un té moignage. Le groupe qui témoigne varie en fonction de l’événement : pour les grandes occasions, les témoins doivent être nombreux (Hammad 2014). C’est ce qu’on constate lorsque Zimri-Lim célèbre à Mari l’alliance des clans Benshima lites avec les clans Benjaminites (Charpin et Durand 1986). Ce qui détermine, d’une manière quantitative, l’espace dévolu à l’action. Les grandes occasions ont besoin d’une cour, en particulier les alliances. A contrario, le culte des ancêtres convoque une parenté mythique et une parenté politique (Birot 1980) dans un espace central privatisé qui exclut les personnes non impliquées. On note, dans | |
les représentations de la glyptique, que les scènes de rencontre d’un personnage avec un roi ressemblent aux scènes de présentation d’un roi à une divinité : les moyens non verbaux expriment, à leur manière, l’appartenance de ces scènes à une même catégorie sémantique (Rossberger 2025). | |
Dans cette perspective, les espaces couverts et les espaces découverts ne sont pas très différents, ils peuvent accueillir des actions relevant de la même catégo rie. Ce qui les différencie, c’est le degré de privatisation et l’importance assignée à la sanction cognitive visuelle accordée par des groupes nombreux. Une quanti té sociale (le nombre de personnes formant un groupe est une donnée métrique) se traduit en termes de superficie en géométrie euclidienne. Ces architectures différencient la taille des espaces en fonction des groupes qui leur sont associés. | |
3. Différencier les configurations à espace central | |
Deux perspectives sont possibles pour interpréter les configurations à espace central. L’une privilégie l’Expression (§3.1), l’autre le Contenu (§3.2). La première reconnaît à l’espace central un rôle orientateur qui surdétermine les espaces bor diers (il est régissant), la seconde reconnaît au sein de la périphérie un espace distingué qui projette sur l’espace central son isotopie dominante (ce dernier est régi). | |
3.1. Différenciation spatiale dans la périphérie bordant un espace central | |
Prenons un espace central ceinturé par un anneau segmenté. Les exemples ci-dessus manifestent des espaces centraux étendus quasi-carrés bordés par des espaces réduits rectangulaires. Au GPR de Mari29, nombreux sont les espaces bordiers affectés au rangement de réserves (Salles 115, 116, 130, 135, 189, 192, 193)30. Vus de la cour, ils sont banalisés par l’absence de marques, leurs murs sont aveugles, des portes les privatisent31. Leur extérieur les rend peu visibles, ce qui augmente le contraste avec ce qui est mis en valeur par l’architecture et le décor. Vus de l’intérieur, les espaces bordiers de rangement sont en cul de sac, opposables aux espaces ouverts à deux extrémités pour autoriser la circulation. | 29 Le Grand Palais de Mari constitue un corpus étendu et complexe, évoqué par les textes de tablettes conservées. 30 À l’âge du bronze, on range dans des jarres, des paniers et des sacs alignés contre un mur, le rangement est longé par un espace de circulation étroit ; Ebla conserve des traces d’étagères qui augmentent en hauteur les possibilités de rangement contre le mur. 31 Les tablettes mentionnent des scellements en argile posés sur des portes ou sur des conteneurs. Peu de scellements ont été identifés lors des fouilles. Cf. Beyer 1985, Durand 1987, Ziegler 2001, Hammad 2023b. |
Peu nombreux, les espaces bordiers qui permettent le passage du Sujet entrant dans l’espace central32 sont décrits par deux caractères : position sur le bord, | 32 La sortie est une autre question. |
28 Le présent essai prolonge une étude rédigée en 2024, détaillant l’organisation syntaxique des fondations ayyoubides à espace central. Madrasat al-Firdaws y est particulièrement analysée. L’article est encore sous presse au moment de la rédaction de ce texte. | |
29 Le Grand Palais de Mari constitue un corpus étendu et complexe, évoqué par les textes de tablettes conservées. | |
forme propre. Une baie ouvrant dans un coin de la Cour 106 (ex. Salles 55, 109, 110, 114, 162, 144) offre au Sujet abordant la cour un champ de vision ouvert à 90°, opposable au champ de vision ouvert à 180° de l’accès axial24 ou proche de l’axe. L’analyse de la privatisation de l’espace établit que la transformation de base de celle-ci est le don symbolique d’un espace (topos) reçu par le Sujet entrant. Le don d’un espace ouvert à 180° est plus gratifiant que celui d’un espace ouvert à 90°, ce qui survalorise l’accès axial33. | 24 Hammad sous presse. L’accès axial ménage une correspondance entre le référentiel du sujet en déplacement (direction prospective, direction latérale orthoganle à la première ; voir Hammad 1985) et le référentiel local de l’espace. La symétrie latérale du corps du Sujet humain est projetée sur l’architecture dès la préhistoire néolithique dans les bâtiments communautaires de Jerf el-Ahmar et de Mureybet. Cf. Butterlin et al. 2012. 33 Et sous-valorise l’accès cornier. En outre, la symétrie est investie d’un effet de sens autonome. |
Au GPR de Mari, le passage menant de la Cour 131 à la Cour 106 mérite un commentaire34. Dans la Cour 131, une baie cornière (C131-S114) laisse sortir vers l’espace 114 ; le trajet fait deux coudes (à droite, à gauche) et passe en continuité dans l’espace 112. Une baie cornière de l’espace 112 ouvre à gauche pour sortir sur la Cour 106 (Cour du Palmier). Il aurait été techniquement possible d’ouvrir un passage direct C131-S114-C106, mais un tel trajet aurait débouché dans un coin de la Cour 106. Le passage réalisé impose trois changements de direction, interpose l’obscurité d’un couloir entre la luminosité de deux cours, assure un décalage appréciable entre l’accès pragmatique C131-S114 et l’accès cognitif S112-C106. Le Sujet entrant débouche en pleine lumière, dans l’axe nord-sud de la Cour 106, face à la Salle 64 (papahum en Akkadien) qui précède la Salle 65, dite Salle du trône 35 (kummun) qui sert d’espace majeur d’interaction fiduciaire (Durand 1987, Margueron 2007). | 34 La description renvoie au plan en figure 1. |
Les Salles 64 et 65 forment une unité d’apparat qui constitue un énoncé non verbal. En relation avec cet énoncé, le vis à vis axial36 des baies ouvrant les salles 64 et 112 prend une valeur énonciative (Hammad 1986b) cet arrangement volon taire véhicule un effet de sens de célébration, au sens propre du terme célébrer = faire savoir, rendre public. | 36 Il s’agit de l’axe de la Cour 106 sur laquelle ouvrent les salles citées. |
Un passage également élaboré mène de l’extérieur du Grand Palais Royal (Porte 157) à la Cour 131 en traversant les espaces 156 (en tenailles), S154 (central) et S152 (en chicane), débouche en face de la Salle 132 (entre la baie de S132 et l’en trée de S134 menant vers l’Enceinte sacrée qui rassemble les Salles 148, 212, 210, 209) (Muller 2014). La baie surélevée (perron à quatre marches) de la Salle 132 s’ouvre sur la Cour 131 par toute sa largeur37, imposant sa présence dominante. Les peintures murales de S132 ont déterminé le nom ancien de la salle (Bît Birmi = salle aux peintures) et celui de la cour (Kisal Bît Birmi) (Durand 1987, ici plan en Figure 13 ; Muller 2005, 2023). | 37 C’est l’iwan le plus ancien de l’histoire de l’architecture. Cf. Hammad sous presse. |
Les deux configurations majeures du Grand Palais Royal de Mari (autour de la Cour 131 et de la Cour 106) sont des CAEC articulées de manière analogue | |
33 Et sous-valorise l’accès cornier. En outre, la symétrie est investie d’un effet de sens autonome. | |
(accès majeur face à un espace bordier valorisé, renvoi des accès mineurs dans les coins). Le Sujet entrant au GPR par la Porte 157 pour aller au lieu solennel de la rencontre majeure (Salles 64, 65, 66), passe par la configuration de C131 avant la configuration de C106. En termes de structures narratives, CAEC131 assure l’acquisition de la compétence, CAEC106 est le cadre de réalisation de la performance. Nous y reviendrons. | |
3.2. Différenciation sémantique des lieux bordiers, le sème dominant | |
Au bord d’un espace central de l’Âge du Bronze, on ne trouve qu’un espace mis en valeur par les dispositions architecturales38. Cet espace est affecté à l’interaction fiduciaire entre acteurs humains (maître des lieux, visiteurs) ou avec des entités transcendantes (divinités, ancêtres). | 38 À Alep au XIIIe s et au XIXe s, on peut trouver deux espaces distingués par la mise en valeur (iwan toujours, qaʿa pour une résidence, musalla pour une Madrasa). Nous focalisons cette analyse sur l’Âge du Bronze. |
Une mise en opposition est éclairante. Les caravanserails apparaissent au Proche-Orient au premier millénaire et déploient autour d’une cour des com partiments privatisables qui la clôturent. Un caravaserail n’a qu’un accès. Il n’est pas doté d’un espace bordier mis en valeur face à l’entrée39. Aucun Sujet n’aborde un caravanserail avec le programme d’y conclure un contrat fiduciaire avec une entité quelconque. Les voyageurs ne font que passer, il n’ont avec les autorités locales ou distantes qu’un rapport passager de sécurisation pour une étape. Autrement dit, le caravaserail appert comme un lieu transitif possédant quelques caractères des configurations à espace central (expression topologique et contenu en privatisation), mais il n’est pas doté, à l’instar des configurations qui nous occupent, d’un programme narratif au caractère terminatif marqué, où la performance nodale est une interaction fiduciaire 40. | 39 Les oratoires des caravanserails d’Anatolie ne sont pas bordiers : ils sont implantés dans la cour. L’effet de sens qui en découle est différent. |
Les interactions fiduciaires advenant au GPR de Mari41 véhiculent une ou plusieurs des isotopies (Greimas et Courtés 1979) descriptives reconnues par Dumézil (1958) et Benveniste (1969). Les Salles 64 et 65 au sud de la Cour 106, où se déroulent les séances d’audience royale (fig. 14), sont marquées par le sème politique (Margueron 2007). Les cérémonies de kispum (Birot 1980, Tsukimoto 2010) célébrées en l’honneur d’ancêtres dynastiques et politiques entre Salle 65 et Salle 66 (tribune recevant des statues d’ancêtres, fig. 15) véhiculent un sémème politique-religieux. | 41 Le contenu des identifications a varié avec les fouilleurs, mais les mécanismes syntaxiques restent constants. |
38 À Alep au XIIIe s et au XIXe s, on peut trouver deux espaces distingués par la mise en valeur (iwan toujours, qaʿa pour une résidence, musalla pour une Madrasa). Nous focalisons cette analyse sur l’Âge du Bronze. | |
Fig. 14. Mari, Grand Palais Royal, Salle 65 en 1935. Vue du podium occidental. L’ouvrier debout à droite donne l’échelle. Noter les accès corniers. | |
Fig. 15. Mari, Grand Palais Royal, Tribune de la Salle 66 vue de la Salle 65 en 1935. La statue d’Ishtup Ilum a été trouvée renversée au pied de l’escalier. | |
La Salle 132 au sud de la Cour 131 véhicule le sème religieux par les fresques d’offrande et de libation peintes sur ses murs (fig. 17) et par deux aires circu laires tracées sur le sol (un cercle rubéfié par le feu, un cercle bitumé pour des libations, fig. 16). | |
Fig. 16. Mari, Grand Palais Royal, Salle 132. Plan du fond de la salle : podium, niches, cercles au sol. Dessin M. Hammad 1974. | |
Fig. 17. Mari, Grand Palais Royal, Salle 132, Fresque avec scène d’offrande et de libation devant deux divinités. Restitution P. François et J. Lauffray, in Parrot 1958. | |
Suite à la performance réalisée dans un espace bordier, validée par un groupe réuni dans l’espace central, les effets de sens sont transmis entre espaces contigus. Il y a propagation sémantique (communication participative). Les sèmes passent des actions performées42 à l’espace qui les accueille, à la cour contiguë et à l’ensemble des espaces de la configuration impliquée. La récurrence des sèmes détermine une isotopie descriptive qui caractérise une unité de Contenu corres | 42 Rapportées par un texte, représentées par une fresque, restituées à partir de traces matérielles. |
pondant à l’unité d’Expression spatiale. La propagation43 est la transposition spatiale du mécanisme de base du parcours narratif, celui du cumul mémoriel des effets de sens (Hammad 2008) : la narration relate la transformation du sens sans gommer ses états antérieurs. Ainsi, la Cour 131 est investie du sème religieux, la Cour 106 porte un sémème politique-religieux, la Cour 154 est administrative, l’espace central 148 est religieux, l’espace central 70 est domestique... (Durand 1987). L’unité sémiotique investie de sens est la configuration architecturale en sa totalité, espace central et espaces périphériques compris. Le sémème complexe véhiculé est doté d’un sème dominant, au sens où Viggo Brondal (1943) définit ce concept. | 43 Le concept de propagation est analysé dans Hammad 2024b. |
L’espace bordier qui surdétermine sémantiquement la Cour 106 n’est pas un espace simple. La morphologie du plan (fig. 1) identifie l’ensemble des salles 56, 62, 63, 64, 65, 66, 67, 78, 79, 80, 81, 82 comme configuration ceinturant S65 : la Salle 65 est centrale pour sa configuration propre. Elle est couverte, vaste et entourée d’un anneau segmenté. L’intégralité de la configuration autour de S65 joue le rôle d’espace bordant la configuration centrée autour de la Cour 10644. Il s’agit d’une syntaxe assemblant des configurations à espace central considérées comme unités intégrales45 : au plan de l’Expression, la configuration centrée sur S65 est régie par la configuration centrée sur C106 ; sur le plan du Contenu, la configuration centrée sur S65 surdétermine et régit la configuration centrée sur C106. | 45 Le bâtiment complexe de Kheit Qasim, datant de l’époque Obeid dans le bassin du Hamrin, manifeste déjà une combinaion semblable. Cf. Forest-Foucault 1980. |
4. Syntaxe des configurations à espace central | |
4.1. Les configurations à espace central du Grand Palais Royal de Mari | |
Considérons les manières d’analyser le Grand Palais Royal de Mari. Margueron y reconnaît 19 secteurs distingués par des critères archéologiques et désignés par des lettres de l’alphabet (fig. 1). Durand restitue (fig. 13) à partir des tablettes cunéiformes du palais des secteurs qu’il désigne par des nombres46. En fait, ces découpages mettent en œuvre trois moyens (archéologie, morphologie, textes) avec des pondérations variées. Il en résulte des partitions différentes du même GPR. Parrot (1958), Al-Khalesi (1978), Marle-Grand (2004) ont formulé des inter prétations moins exhaustives. D’un point de vue méthodologique, il y a simili tude opératoire : on partitionne l’ensemble en unités combinant plusieurs salles ou cours, on projette des effets de sens sur les parties obtenues. Les sémèmes projetés sur les espaces mêlent isotopies descriptives (politique, religieux) et fonc tionnelles (administratif, cuisines, domestiques) avec l’attribution à des personnes | 46 Lorsque plusieurs secteurs du plan sont désignés par un même nombre différencié en prime et seconde, cela indique leur possible réunion en unité plus vaste. |
(le Roi, les femmes…) ou des objets (palmier, salle des peintures, réserves). Le détail des identifications diffère d’une interprétation à l’autre. | |
Nous partons de prémisses voisines (données archéologiques et textuelles, découpage de l’édifice en parties, projection d’isotopies) et introduisons une hy pothèse morphologique : la configuration à espace central est le type des unités recherchées. Au plan du Contenu, la notion de sémème à sème dominant autorise une condensation des valeurs sémantiques ; la projection de séquences narra tives (compétence, performance, judication) autorise une concaténation qui prend en charge les CAEC. Une précaution s’impose : il n’y a pas de raison pour laquelle un bâtiment complexe tel que le GPR se laisse partitionner en CAEC pour donner un pavage sans répétition ni omission47. Nous avons constaté la superposition des espaces bordiers de deux CAEC contiguës (ce qui produit des répétitions), on peut prévoir des zones résiduelles dans la partition finale (ce qui produit des omissions). Il faudra traiter ces questions en temps utile. | 47 En mathématiques, on procède à de telles vérifications. |
Dressons un inventaire des Configurations Architecturales à Espace Central (CAEC) reconnaissables. Un numéro différencie les configurations. Nous identi fions les espaces composants par les numéros du plan Margueron-Bresch (fig. 1). Les conventions suivantes permettent de condenser l’inventaire : | |
EC = Espace Central (EC). On précisera qu’il est Couvert ou Découvert, AP = Anneau Périphérique, identifié par l’inventaire de ses espaces composants, les paren | |
thèses indiquent l’assemblage, EMP = Espace mis en valeur à la périphérie. L’identification de l’action qui s’y déroule projette | |
un Effet de Sens sur l’ensemble de la CAEC, en isotopie sémantique. | |
CAEC 1 : Espace du Contrôle d’accès des hommes au Palais (Secteur A), Identifé par les tablettes | |
JMD1. EC = S154. Couvert ou découvert. AP = (156, 157, 158, 159, 153, 152, 189, 189, A, B, C, D, E, 182, 183) EMP = 156 (tenaille), 152 (chicane). Isotopie contrôle d’accès. Privatisation. | |
CAEC 2 : Espace du Contrôle d’accès des objets au Palais (Secteur C), Identifé par les tablettes | |
JMD1’. EC = S160 (Bît Tertîm). Couvert. AP = (155, 158, 159, 164, 165, 166, 167, 190, 191, 163, 161) EMP = EC154 dominant. Isotopie économique. Privatisation. | |
CAEC 3 : Ensemble spatial de la Salle aux peintures (Secteur B), régions JMD2 & 2’. EC = C131 (Kisal bît birmi). Découvert. AP = (152, 153, 162, 192, 193, 194, 195, 196, 197, 144, 135 ,134, 133, 132, 128, 129, 130, 116, 115, 114, 189) EMP = 132 (Salle aux peintures 48 = Bît Birmi). Isotopie religieuse. | |
CAEC 4 : Cour du Palmier 49 (Secteur M), régions JMD3, 3’, 10. EC = C106. Découvert. AP = (112, 114, 115, 116, 67, 64, 56, 55, 54, 107, 108, 109, 110, 111) EMP = Salle 64 (Papahum). Isotopie politique-religieuse. | |
CAEC 5 : Salles de la rencontre fiduciaire ; Audiences et Culte des ancêtres (partie du Secteur | |
M), JMD3’, 10. EC = S65 (kummu). Couvert. AP = (64 papahum, 67, 66, 81, 82, 80, 79, 78, 63, 62, 56) EPM = Salle 66 (tribune des ancêtres); Plateforme adossée au mur ouest de S65. Isotopie politique-religieuse. | |
CAEC 6 : Cuisines royales (Secteur O), JMD8. EC = S70. Découvert. AP = (61, 77, 76, 74, 75, 73, 72, 71, 69, 58, 59, 60) EMP = S70 fours. Isotopie domestique. | |
CAEC 7 : Administration royale (Secteur P), JMD4’ EC = 1 Couvert AP = (3, 4, 5, 6, 57) EMP = ? Isotopie économique-politique. | |
CAEC 8 : Logement royal masculin au rez-de-chaussée (Secteur L), JMD4, 4 (Bît Mayalim) EC = 15. Découvert. AP = (10, 11, 12, 13, 14, 22, 20, 21, 19, 18, 16, 17) EMP = 14? | |
CAEC 9 ? Le logement royal à l’étage, restitué par des peintures tombées avec l’effondrement et par des | |
escaliers, n’est pas repérable par une morphologie visible aujourd’hui. | |
CAEC 10 : Enceinte sacrée (Secteurs D & E), JMD 5’, 6, 6’ EC = 148 couvert au XVIIIe s; 148 & 137 découverts à l’époque de Mari ville 1. AP = (214, 137, 147, 151, 150, 149, 209, 210, 212, 213) EMP = 209 & 210; Isotopie religieuse. Les murs de l’enceinte sacrée se superposent à la verticale de période en période. Margueron note la diminution progressive de la surface consacrée au culte. Le plan de cette enceinte pour la Ville 150 a la forme d’une configuration à espace central (Fig. 17). | |
Fig. 18. Mari, Grand Palais Royal, Enceinte sacrée de la Ville 1. Plan M. Hammad redessiné par N. Bresch. La numérotation des salles est ancienne. | |
CAEC 11 : Maison des femmes ou Seconde Maison, JMD 4, 7’. (Neparatum) EC = 31, 46 Deux espaces centraux autonomes sont possibles, AP = (29, 28, 32, 41, 40, 39, 38, 37, 36, 35, 34, 33, 30) ; (43, 45, 47, 48) EMP = ? Isotopie domestique | |
CAEC 12 : Quartier des femmes de service (Secteur H), JMD7 (en partie) et 7" EC = 185 Découvert AP = (175, 176, 171, 170, 169, 168, 172, 173, 174, 178, 179, 180, 181, 184, A, B, C, D, E, F, G, H, I, J) EMP = 51? (168, 169, 170, 171, 52, 53, 49) Isotopie domestique. | |
CAEC 13 : Quartier des hommes de service (Secteur G), JMD tracé non numéroté. EC = Couloir 99 - 99bis AP = (86, 88, 89, 90, 91, 92, 93, 94, 95, 96 97, 98, 105, 104, 103, 102, 101, 100, 83, 84, 85) EMP = 87 Isotopie domestique. | |
Remarques : — La procédure de partition n’épuise pas tous les espaces du GPR : il y reste des régions non organisées autour d’un espace central. | |
— Le nom utilisé pour désigner une CAEC dérive, selon les cas, de son Espace central, de son Espace bordier majeur, ou de l’isotopie dominante. Il n’y avait pas de perspective analytique unifiée au cours des fouilles. | |
— Une porte accessible aux chars, située dans le coin nord-est du plan, a été rapprochée avec une Porte de Nergal mentionnée par des tablettes. Elle mène vers une zone de magasins linéaires juxtaposés au sud du palais. Elle ne figure pas dans la partition opérée. | |
— Un accès extérieur, permettant de puiser l’eau à la grande citerne cylindrique située au nord du secteur de service féminin, devrait être précisé par la fouille. | |
— Le personnel accède à la cuisine à partir du quartier des hommes de ser vice, ces derniers ne semblent pas disposer d’un accès à l’extérieur, à moins que les traces n’aient été emportées par l’érosion. | |
4.2. Réseau des configurations à espace central au GPR de Mari et Parcours narratifs sur ce réseau | |
Faisant abstraction des formes et des dimensions des CAEC du GPR de Mari, convenons de représenter chaque CAEC par un cercle entouré d’un anneau périphérique. Cette convention topologique ramène les CAEC à leur investisse ment sémantique de base en termes de privatisation. Le numéro d’inventaire différencie les CAEC, avec rappel du numéro de l’espace central concerné. Un titre résume l’identification faite par Margueron et Durand. Il devient possible de ranger ces unités intégrales les unes au voisinage des autres dans un ordre proche de leur occurrence au sein du GPR. Les connexions principales entre CAEC sont notées par un trait gras. | |
Extérieur | |
CAEC 11 Seconde | |
CAEC 12 Femmes de service | |
CAEC 1 Contrôle des | |
CAEC 2 Contrôle des objets | |
Résidence | |
Féminine | |
Maison Cour 31 | |
personnes | |
Cour 185 | |
Cour 154 | |
EC 160 | |
CAEC 4 Cour du Palmier Cour 106 | |
CAEC 3 Cour des peintures | |
CAEC 8 Bît Mayalim | |
Résidence | |
Féminine | |
Cour 15 | |
Cour 131 | |
CAEC 5 Rencontre | |
CAEC 7 Administration | |
Secteur magasins | |
fiduciaire | |
royale Cour 1 | |
EC 65 | |
CAEC 6 Cuisines | |
CAEC 10 Enceinte | |
CAEC 13 Hommes de service Couloir 99 | |
royales Cour 70 | |
sacrée EC 148 | |
Fig. 19. Mari, Grand Palais Royal, réseau des Configurations Architecturales à Espace Central, représentées par des régions ceintes d’un anneau. Les parties qui n’ont pas cette configuration sont représentées par un cercle simple. | |
Sans prétendre rendre compte du Grand Palais Royal de Mari, le réseau topologique des CAEC est susceptible d’en améliorer la compréhension à l’aide d’un outil conçu pour ce type d’objet51. Le propos est limité à quelques objectifs atteignables. | 51 Au Proche-Orient. |
Le but premier de l’opération est de valider, sur un cas occurrent, la notion de Configuration Architecturale à Espace Central. La quasi-totalité de l’étendue du palais de Mari peut être partitionnée en unités de ce type. L’utilisation des CAEC comme parties intégrales autorise un apport interprétatif décisif (ci-dessous). | |
Le réseau des CAEC identifiées se réduit à une douzaine d’unités. La question de les connecter est plus simple que la prise en charge de 300 espaces élémen taires. Sur ce réseau, il n’y a pas de parcours linéaire unique susceptible de donner sens à la totalité de cet espace. Il sera donc nécessaire de faire appel à plusieurs parcours impliquant plusieurs acteurs dans le rôle d’actant sujet. | |
Pour passer de l’Extérieur du palais jusqu’à la configuration CAEC10 de l’Enceinte sacrée, il faut passer par les CAEC 1 et 3 et par un long couloir (soit 134- 133-139-138-214, soit 144-145-146-147-148), ce qui marque le caractère privatisé de l’ensemble de cette enceinte investie par le sème religieux. Il importe de préciser que l’effet de sens privatisation n’est pas projeté sur un espace particulier de la configuration considérée, il affecte la totalité de celle-ci comme unité intégrale. Si cette unité constitue un énoncé non verbal, ladite sémantisation est énonciative. | |
Pour passer de l’Extérieur du palais à la configuration CAEC5 des rencontres fiduciaires52, il faut passer par les CAEC 1, 3, 4. Il faut donc traverser trois contrôles d’accès successifs53, ce qui marque le caractère sélectif et privatisé dudit espace investi par un sémème politique-religieux. Faisons abstraction de CAEC1 dédiée au contrôle général sur l’espace du palais : c’est un dénominateur commun et général. Il reste qu’il faut passer par CAEC3 & CAEC4 pour atteindre CAEC5. Si cette configuration est le lieu de la performance fiduciaire de la visite, alors le passage par CAEC3 & CAEC4 apparaît comme l’acquisition de la compétence. Il ne s’agit pas d’une simple circulation, mais d’actes symboliques (conjonction Sujet, Objet). | 52 C’est le but des hôtes de marque. 53 La triplication des épreuves est courante dans les récits narratifs. |
Dans la Cour131 de CAEC3, le Sujet se trouve face à la Salle132, celle des peintures. Un rite religieux y est plus que probable. La taille de la Cour13154 pré suppose un sujet collectif considérable, dont l’unité est formée (ou renforcée) par ledit rite. La performance ici est celle de la formation du groupe (ou de son renforcement) qui acquiert une compétence religieuse. | 54 Sur ce parcours, la taille des espaces traversés va en diminuant de C131 à C106 à S64, puis elle aug mente en S65. |
Dans la Cour106 de CAEC4, le sujet se trouve face à la Salle64. Avant ce face à face, le Sujet collectif entrant a été réduit, car la taille de la Cour106 est inférieure à celle de la Cour13154. Devant le podium adossé et surélevé de la Salle645555, faisant | 55 La surface supérieure du podium est peinte d’un motif imitant les veines du marbre. |
face à la Cour106, Parrot a dégagé la sculpture de la « Déesse au vase jaillissant ». Derrière la Salle64 se trouve la Salle 65 marquée par une plateforme adossée au mur occidental. La CAEC4 est donc le lieu où la compétence du Sujet collectif est augmentée par un sémème politique-religieux. | |
Dans la CAEC5, la performance fiduciaire est politique-religieuse. Après cette performance, le parcours inverse s’impose, avec la validation par témoignage des groupes dans la Cour106 et la Cour131. Notons que la chaîne narrative compé tence-performance-validation est exprimée dans l’espace par les rites associés aux configurations. La compétence religieuse est acquise avant la compétance politique. La validation est surdéterminée par un sème religiex. | |
En contraposition, signalons que le parcours topologique seul, considéré sans rites ni valeurs sémantiques investies, ne produit pas ces effets de sens. L’hypothèse de la projection des séquences narratives s’en trouve confirmée. Elle est nécessaire. | |
Tous les parcours potentiels sur le réseau topologique des CAEC ne sont pas pertinents : la sémantique narrative impose des conditions de félicité. Elles ont un effet sélectif. A titre d’exemple, il ne nous semble pas possible, ou mieux, il n’est pas admissible que le personnel des cuisines passe par un parcours conjoi gnant CAEC1- CAEC3- CAEC4- CAEC5- CAEC6, ce qui les ferait passer par la salle du trône pour accéder à leur lieu de travail. | |
La disposition des espaces construits invite à y lire des parcours préférentiels. En opposition au parcours du personnel culinaire, ces parcours apparaissent comme parcours servis, mis en visibilité. En contraposition, les parcours servants sont mis en invisibilité. C’est pour cela qu’il est difficile de repérer le passage du personnel des cuisines : l’architecture institutionnelle gère des régimes de visibilité (Landowski 1981). | |
Le graphe topologique en réseau des CAEC est nécessaire, comme est néces saire le tracé de parcours linéaires entre les CAEC, mais il n’est pas suffisant. Pour produire du sens, il faut projeter des séquences narratives qui effectuent une sélection parmi les parcours potentiels. | |
Si le graphe topologique des CAEC transcrit des parcours pragmatiques po tentiels, il ne note aucune saisie cognitive des espaces. La finalité d’un graphe de connexités est d’autoriser une simulation du mouvement (un point mobile pour les mathématiciens, un sujet potentiel pour les architectes). | |
L’entrée et la sortie du palais sont marquées par un passage dans une confi guration administrative (CAEC1). Les conciergeries notées par J.-M. Durand marquent des passages entre configurations. Elles contrôlent de facto la circula tion des objets, celle des hommes et celle de la correspondance écrite. Aucune de ces conciergeries ne marque la limite d’un bitanu analogue à ce qui est repérable en Assyrie au premier millénaire. | |
Conclusions | |
Au terme de cet essai au caractère méthodologique marqué, la conclusion qui s’impose est la validation d’un outil d’analyse spatiale, introduit à une échelle mé diane pour mieux saisir des objets complexes étendus. L’interprétation dépend de la méthode mise en œuvre autant que de l’objet analysé. Comme l’archéologie dispose rarement d’objets complets ou de lieux qui n’ont subi aucune transfor mation au cours de leur histoire, nos analyses sont toujours incomplètes, nous faisons au mieux avec les données disponibles. La chance que nous avons avec les configurations à espace central, c’est leur récurrence dans la longue durée. Près de nous, il y a des informations sur leur utilisation. Sans prétendre rendre compte de toutes leurs occurrences, cet essai met en place les concepts capables d’avancer dans ce projet. | |
À la constance dans la durée s’oppose la variation dans l’espace : les configu rations à espace central sont peu occurrentes hors du Proche-Orient. Le Japon (Hammad 2008) et la France (Cabestan 2004) permettent une mise en opposi tion : leurs réalisations anciennes manifestent des espaces privatisés juxtaposés en ligne, avec une augmentation progressive de la charge privative. Pour être plus exact, les configurations manifestées sont multilinéaires, comparables à une arborescence contrainte par des alignements. Pourtant ces configurations satisfont des programmes narratifs similaires aboutissant à une séquence fidu ciaire. Sans nous étendre sur cette question, il importe de signaler le caractère culturel de la configuration étudiée ici. | |
L’un des acquis de cet essai, c’est une relative clarification des relations entre description géométrique et interprétation sémantique. Une topologie donnée (deux lignes fermées enchâssées dans un plan) est susceptible de recevoir deux investissements sémantiques divergents, l’un rendant la partie interne plus pri vée, l’autre la rendant plus publique. Il en découle que la projection de catégories sémantiques sur une forme est une opération fondatrice. | |
Nous avons insisté sur l’insuffisance de la catégorie des fonctions architectu rales, et sur l’intérêt de la projection des structures narratives. Combinées aux modalités de la privatisation, elles assurent une base interprétative susceptible d’être améliorée lorsqu’il y a des textes corrélés. Le sens associé avec un espace n’est pas intrinsèque mais extrinsèque, déterminé par sa mise en syntaxe : la structure englobante, conforme aux structures narratives, surdétermine le sens. Si dans les récits le déplacement du sujet exprime son désir de manière figurative, les concepteurs d’architecture se sont evertués à mettre en espace ces manifestations du désir de reconnaissance sociale. | |
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262001. | |
Résumé : En ville comme à la campagne, on trouve des cours attenantes à des bâtiments. Au Proche-Orient, dans des édifices complexes, les constructions entourent les cours d’une ma nière particulière et récurrente. Cette manière de faire est conservée lorsque l’espace central est couvert d’une toiture. La configuration à espace central est l’organisation spatiale qui sous-tend les manifestations couvertes et découvertes de cet assemblage. Elle relève de la ca tégorie des configurations architecturales reconnues en sémiotique de l’espace comme forme de l’Expression associée à une forme de Contenu, repérable à une échelle intermédiaire entre celle d’un bâtiment entier et celle d’un espace simple investi d’une valeur syntaxique. Les confi gurations à espace central sont attestées de l’Âge du Bronze jusqu’à une période très recente. On profite des réalisation récentes documentées pour restituer l’investissement sémantique des réalisations anciennes. Les modalités et les structures narratives sont mises à contribution pour reconnaître la forme du Contenu associée à cette configuration. Le Grand Palais Royal de Mari (XVIIIe s. av. J.C.) est analysé à titre d’exemple ancien. | |
Mots-clefs : Architecture, Cognitif, Configuration, Espace, Géométrie, Modalité, Narratif, Pragmatique, Sémiotique, Séquence. | |
Abstract : In town and in the countryside, courtyards are found next to buildings. In the Near East, in some complex buildings, built rooms wrap around courtyards in a special and recurring manner. This arrangement persists when the central space is covered with a roof. The configuration with a central space is the spatial organisation underlying the covered or open manifestations of this assemblage. It belongs to the category of architectural configurations recognized in spatial semiotics as a form of Expression associated with a form of Content, identified at a medium scale between the size of an entire building and the size of a single space endowed with a syntactic role. Configurations with a central space are to be seen from Bronze Age up to recent times. We make profit of recent documented realisations in order to reconstruct the semantic investment in ancient occurences. Modalities and narrative structures are harnessed in order to recognize the form of Content associated with this configuration. The Great Royal Palace of Mari (Syria, XVIIIth c. BC is analyzed as an ancient example. | |
Auteurs cités : J.-M. Durand, A.J. Greimas, F. Klein, J.-Cl. Margueron, H. Poincaré, A. Parrot, J. Piaget. | |
Plan : Esquisser le propos 1. La configuration architecturale, Expression et Contenu | |
1. Appréhender des configurations récurrentes 2. Insuffisance de la notion de fonction en interprétation de l’architecture 3. Insuffisance de la géométrie euclidienne enseignée à l’école 4. Récurrence de formes manifestant des configurations 2. Géométrie et effets de sens des configurations à espace central | |
1. Topologie de la privatisation pragmatique 2. Les accès et la privatisation cognitive 3. Les espaces de la rencontre fiduciaire et de la validation 3. Différencier les configurations à espace central | |
1. Différenciation spatiale dans la périphérie bordant un espace central 2. Différenciation sémantique des lieux bordiers, le sème dominant 4. Syntaxe des configurations à espace central | |
1. Les configurations à espace central du Grand Palais Royal de Mari 2. Réseau des configurations à espace central au GPR de Mari et Parcours narratifs sur ce réseau Conclusions | |
Recebido em 10/04/2026. Aceito em 10/05/2026. | |
35 L’effet perceptif devait être grandiose. Ce passage ressemble structurellement aux escaliers corniers qui font passer de la salle basse à la salle haute dans la Sainte Chapelle du Palais Royal de l’île de la Cité à Paris. 44 L’assemblage des deux configurations place la Salle 64 au bord de la Cour 106. 48 Nom ancien occurrent. 50 Muller 2023, p. 46. |