Dialogue

Visions d’espace — dialogue

Simon Smith et Jean-Paul Petitimbert

Simon Smith — Université Charles, Prague Jean-Paul Petitimbert — Paris, ESCP et CELSA ; São Paulo, CPS (PUC-SP)

Acta Semiotica, VI, 10, 2026
DOI: 10.23925/2763-700X.2026n10.77283
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Présentation

La recherche suppose le dialogue, et y invite. On en trouvera ci-après une illustration précise sous la forme d’un échange d’e-mails entre deux parmi les membres les plus créatifs de l’équipe de cette revue.

La rédaction

 

17 octobre 2025, Simon Smith à Jean-Paul Petitimbert

Cher collègue,

 

J’ai lu avec un grand plaisir votre nouveau texte « Visions d’espace » (qui côtoie le mien dans le dernier numéro d’AS)1, attiré autant par le lien qu’il fait avec le magnifique texte d’Eric Landowski « Régimes d’espace »2 que par quelques correspondances que j’ai vu avec la littérature anglophone sur certaines expériences touristiques que j’ai eu l’occasion d’étudier récemment. Je trouve le schéma que vous dressez plutôt convaincant, mais je voudrais quand même exprimer une petite réserve relative à la figure de l’aficionado.

1 J.-P. Petitimbert, « Visions d’espace : le vécu de l’étendue », Acta Semiotica, V, 9, 2025. S. Smith, « Change : modulation and modularity. For a musical semiosis », ibid. (Ndlr).

2 Actes Sémiotiques, 113, 2010. (Ndlr).

L’aficionado me fait penser aux types d’expérience que la consumer culture theory appelle des « expériences extraordinaires » : diverses pratiques — et je crois que le mot est juste ici — qui, comme le surf, le rafting, l’escalade, la plongée, etc., ont lieu et prennent valeur dans des espaces naturels. Mais dans de pareils cas, il me semble difficile d’accepter un simple rapprochement avec le régime de la programmation. Prenons par exemple ce témoignage d’un surfeur :

 

The time signature of your surroundings is impossible to ignore. You can be at a place for 72 hours and it feels as if you've been there for two weeks, because you’re shutting out all noise. I like getting away from the human stain, and surfing, at its best, meaning surfing alone or with one or two others, gives me that. (...) You take yourself away from clocks and computers and televisions and radio and wrist-watches and put yourself on a program where you wake up when the light comes through your tent and (...) you eat when you’re hungry, not when stress tells you to eat. And the change from your patterns in society and your patterns in the wilderness happens in a blink.3

3 R. Canniford and A. Shankar, « Purifying practices : how consumers assemble romantic experiences of nature », Journal of Consumer Research, 39, 5, 2013 ().

Il y a là probablement un « investissement d’intensité supérieure », « sur une étendue réduite » certainement, mais l’expérience ne relève pas « de la répétition régulière, mécanique et concentrée des mêmes gestes ou déplacements » (ou ne relève pas que « de la répétition régulière, mécanique et concentrée des mêmes gestes ou déplacements »). Surtout, ce témoin affirme une forte discontinuité avec le quotidien. Comment donc intégrer une telle expérience dans votre schéma ?

Un deuxième exemple tiré du même article (que je recommande vivement) :

Mitch makes an annual pilgrimage for several months every year to live in an ancient farmhouse on a mid-Atlantic island. Here, he devotes himself to surfing a wave known as The Garden. For much of the time that he spends here there are no waves, yet Mitch considers his discipline of waiting patiently to be one of the most rewarding aspects of surfing: “To surf properly you need time. (...) If it's something that's squeezed into too many things for sure you may get the waves, but you miss out. (...) It’s almost about having that time in place, waiting for something to come, and it's almost the opposite of this modern idea that you can just go and buy the commodity of the vacation. (...) For me it's the idea of going for a season, and waiting to see what the season brings.” In devoting prolonged periods of time observing, inter-acting, and submitting to the power of the ocean, Mitch feels that he is adapted to the seasonal patterns of weather and waves.

Encore une fois, il y a dans cette expérience un espace très réduit (E-), mais par contre un temps très étendu (E+), et l’intensité est variable — ajustée aux conditions météorologiques par une sorte de « savoir-écouter » qui viennent avec l’expérience et la patience d’attendre le moment opportun.

 

En somme, il me semble que l’espace-temps d'un tel vacancier est certes marqué par la répétition — il est rythmé. Pourtant il ne s’agit pas d’un rythme métronomique, mais plutôt d'un rythme perturbé, modulé4, demandant les compétences esthésiques du régime de l’ajustement. Il faut qu’un tel vacancier développe une connaissance intime, sensible et prolongée du même lieu pour que l’ajustement puisse avoir lieu. Parce que, même s’il ne va pas « là où le vent le pousse », il doit s'ajuster constamment aux pulsations du vent. S’agit-il toujours de votre aficionado ?

4 Cf. J.F. Miranda Medina, « From Continuity to Rhythm », Acta Semiotica, II, 3, 2022.

Merci en tout cas pour une lecture stimulante !

Cordialement

Simon Smith

 

18 octobre 2025, Jean-Paul Petitimbert à Simon Smith

Cher collègue,

Tout d’abord, un très grand merci pour l’intérêt que vous portez à ce petit article. En bientôt vingt ans de recherche, c’est aujourd’hui la toute première fois que je reçois une question écrite à propos de mes réflexions qui, jusque là, n’ont guère suscité de réaction de la part de mes hypothétiques lecteurs. D’où une gratitude certaine à votre égard. Je ne saurais préjuger de l’éventuelle réponse d’Eric à l’intéressante question que vous posez. En ce qui me concerne, j’avancerais les éléments suivants :

 

— L’analyse tensive proposée en première partie du texte est avant tout relative au corpus de l’époque (il y a une vingtaine d’années), et il se trouve que le cas de figure dont vous donnez les deux exemples tirés de cette littérature yankee ne se trouvait pas représenté. (À titre personnel, j’ai la plus grande méfiance à l’égard de cette théorie étatsunienne qui m’a toujours semblé fumeuse, à l’instar de trop nombreux travaux menés outre Atlantique dans le domaine de la soi disant recherche en marketing. Mais c’est un autre sujet5).

5 Cf. notamment J.-P. Petitimbert, « Commercial Semiotics : structuralist vs culturalist perspective », Acta Semiotica, IV, 7, 2024. (Ndlr).

— Dans le modèle « hybride » que je propose en seconde partie, les dimensions tensives qui relèvent par définition du continu permettent précisément de moduler les variables intenses et extenses de chaque cas de figure, comme avec des curseurs. Aussi, les exemples que vous donnez pourraient-ils être « positionnés » sur l’espace biplan défini par les axes6. Si vous avez du temps à perdre avec la tensivité, ce qui n’est pas mon cas, je vous invite à générer, à partir des expériences touristiques que vous avez étudiées, les nuages de points qui peuvent consteller ce qui n’est rien d’autre qu’un vulgaire mapping. Toutefois, je ne crois pas que l’aspect tensif de cette schématisation soit le cœur de l'affaire, il m’apparaît au contraire comme secondaire, voire tout à fait accessoire. Seul le modèle interactionnel inventé par Eric me semble digne d’intérêt : les élucubrations tensives ont depuis longtemps montré leurs limites. J’en veux pour preuves mon « bricolage » (inversion des axes et de leurs polarités), mais surtout votre question elle-même qui n’aurait pas lieu d’être si je n’avais tenté cette superposition, pour ne pas dire cette contorsion, hétérodoxe et plutôt osée.

6 Cf. « Visions d’espace », art. cit., figure 6, p. 99. (Ndlr).

— En troisième et dernier lieu, les deux exemples que vous donnez résonnent comme un écho direct à une hypothèse que je propose et défends dans deux articles dont je vous donnerai les références plus bas. Il s’agit en l’occurence de questionner l’irréductibilité de la relation de contradiction entre les termes aboutissants des schémas d’un carré sémiotique (ici entre la programmation et l’ajustement). Pour la syntaxe standard, seuls les termes en opposition qualitative, autrement dit les termes contraires (S1 vs S2) et subcontraires (non-S2 vs non-S1) du modèle constitutionnel, admettent un terme supplémentaire que, d’après J.-M. Floch, Cl. Lévi-Strauss avait baptisé un « médiateur mythique » qui les subsume et permet de les « réconcilier » (l’exemple bien connu de l’hermaphrodite à la fois masculin et féminin, et de l’ange dépourvu de sexe qui n’est ni masculin ni féminin). Fidèle à la logique d’Aristote, cette même syntaxe standard prévoit que les termes d’une opposition privative (du type S1 vs non-S1) sont inconciliables. C’est le principe du tiers exclus. Or, en m’appuyant sur une logique « dissidente » (celle développée par l’épistémologue S. Lupasco, inspirée des découvertes de la mécanique quantique), j’avance que dans bien des cas de contradictions, ce troisième terme T existe et permet à S1 et à non-S1, tout en restant contradictoires dans la mesure où l’état actuel de l’un entraîne l’état potentiel de l’autre et réciproquement, de cohabiter sous la forme d’un troisième terme unificateur. Aussi les surfeurs que vous décrivez sont à la fois des aficionados (programmation) et des bohêmes (ajustement). Ils faudrait donc les rebaptiser, mais les caractéristiques que vos citations mettent en avant donnent à penser que leur pratique du surf dépend de ces deux régimes contradictoires à la fois: il pourrait s’agir d’une programmation ajustée ou d’un ajustement programmé.

 

À vous d’y réfléchir si cette réponse suscite votre curiosité et votre envie d’approfondir la question que vous posez. A ce titre, je vous conseille la lecture du texte d’Eric intitulé « Le modèle interactionnel version 2024 » (Acta Semiotica, IV, 7, 2024, pp. 105-1347). Pour ce qui est de l’hypothèse lupasquienne que je propose, les deux articles en question sont d’une part « Brand identity in the digital age : complexity and contradiction » (Acta Semiotica, IV, 7, 2024, pp. 19-33), et d’autre part « Le changement : un tiers (secrètement) inclus » (Acta Semiotica, V, 9, 2025, pp. 23-36).

7 Texte remanié sous le titre « Le régime interactionnel. Compléments et complexifications », in E. Landowski, Au risque du sens. Essais de socio-sémiotique IV, São Paulo, Estação das Letras e Cores, 2025, chap. 4. (Ndlr).

J’espère que vous trouverez cette réponse aussi stimulante que, selon vos dires, le texte initial. N’hésitez pas à m’écrire à nouveau si vous le souhaitez.

Très cordialement

JPP

 

19 octobre 2025, Simon Smith à Jean-Paul Petitimbert

Cher collègue,

C’est triste d’apprendre ma primauté en tant que lecteur-correspondant, mais pas aussi surprenant que ça, le « dialogue » scientifique souvent n’étant pas tellement une correspondance « en temps différé » (pour emprunter un sous-titre de Passions sans nom) qu’une correspondance reportée à un lendemain qui n’arrive jamais.

 

Il me semble que votre traitement de la figure ou la vision du surfeur, que j’ai introduit pour tester votre schéma, est parfaitement juste. C’était dans un pareil esprit que j’avais invoqué la notion de la modulation8, que je comprends comme presque synonyme avec l’ajustement, mais qui prend en compte le parcours elliptique implicite au modèle socio-sémiotique. La modulation, en effet, doit toujours partir (et repartir) d’un principe de régularité, sans doute commun à toute ontologie naturaliste, convoquant ainsi le régime de la programmation en même temps qu’elle le perturbe. Elle est l’ajustement dans la répétition, ou la répétition « métamorphosante », thèse que j’esquisse brièvement dans mon article pour Acta Semiotica et surtout dans un livre à paraître9 (qui constitue, entre autres choses, une tentative d’explorer comment d’autres disciplines ont fourni, par des voies et dans des métalangages différents, des descriptions de formes d’interaction sous lesquelles une syntaxe de l’ajustement est reconnaissable, pour paraphraser Eric dans Une rencontre imprévue10).

8 Cf. S. Smith, « Change : modulation and modularity. For a musical semiosis », art. cit. (Ndlr).

9 S. Smith, Switching Semiotic Styles : the Metachoices of Pandemic Communication, London, Routledge, à par. 2026 (Ndlr).

10 Actes Sémiotiques, 123, 2020. Version remaniée in Au risque du sens, op cit., chap. 7. (Ndlr).

Juste une précision pour finir — les co-auteurs du texte que j’ai cité sont, respectivement, australien et britannique. Ne confondez pas tous nous anglophones avec les yankees, s’il vous plaît !

Merci beaucoup pour votre réponse.

Amicalement,

Simon Smith

 

21 octobre 2025, Jean-Paul Petitimbert à Simon Smith

Cher collègue,

Merci pour cet éclaircissement concernant les auteurs que vous citez. La CCT étant née aux US dans les années 90, je l’associe mentalement à l’oncle Sam, et mon aversion envers tout ce qui est a priori étatsunien m’aveugle et fausse mon jugement. Mea culpa.

 

Pour ce qui est de cette affaire de surfers (je suis sûr qu’on peut trouver d’autres exemples), vos réflexions m’ont remis en mémoire le modèle de nature disons « parasémiotique » ou quasi « anthroposémiotique », auquel vous faites allusion. C’est évidemment celui des « ontologies » de Philippe Descola (que j’appellerais plutôt des Weltanschauungen ou des visions métaphysiques du monde). Vous faites d’ailleurs référence à l’article d’Eric à l’écriture duquel, un peu on the sly, j’ai dans une certaine mesure participé en lui fournissant notes de lecture et citations tirées de Par delà nature et culture, ouvrage dans lequel il n’avait pas encore eu le temps de se plonger à l’époque (le projet initial était de co-écrire l’article11).

11 « Une rencontre imprévue », art. cit.

Dans ces notes, prenant le cas d’un sujet individuel plutôt que collectif, j’écrivais que pour un occidental comme vous et moi,

il est assez aisé de se reconnaître dans les comportements et les attitudes de tel ou tel de nos contemporains qui, lorsqu’il parle à son animal de compagnie — chien, chat, poisson rouge ou canari — fait clairement preuve d’animisme même si par ailleurs il témoigne d’un naturalisme foncier en approuvant inconditionnellement l’élevage industriel intensif du bétail et de la volaille ou écrase une mouche ou une araignée sans le moindre remords ; se montre plutôt analogiste quand il consulte son horoscope, se fait tirer les cartes par Mme Irma ou joue sa date de naissance au loto ; et enfin adopte un ethos identitaire à coloration totémiste dès qu’il revendique ses racines régionales ancestrales.

Je me permets cette incise auto-référentielle car elle n’a pas été reprise par Eric qui a toutefois gardé des feuillets dont elle est tirée, outre la citation que j’avais sélectionnée et qu’il a mise en note de bas de page (n. 8), le rapprochement que j’opérais entre l’ellipse de son modèle, qui renvoie à l’idée d’un certain continuum entre régimes, et la non-exclusivité, voire la coexistence possible des principes qui régissent les quatre schèmes de Descola. Aussi, pour en revenir aux pratiques de vos surfers, n’est-il pas aussi surprenant que ça de les voir conclier divers régimes entre eux. Cependant, sans avoir lu l’entièreté de l’article dont vous avez tiré ces exemples, il me semble qu’ils sont assez différents l’un de l’autre.

Pour le premier, j’avancerais que sa pratique subsume l’occupation (discontinuité avec le humdrum quotidien et assentiment à ce qui arrive quand ça arrive : faim, réveil...) et l’exploitation programmée des caractéristiques du lieu (plage, vagues, etc.). C’est le cas de figure classique de la conciliation de termes contraires S1 et S2.

En revanche le second, sur son île au mileu de l’Atlantique, me paraît plus complexe en ce que sa pratique est à la fois régulièrement programmée (every year, pilgrimage, arrivée de The Garden et pas d’une autre vague), et se combine avec le principe de sensibilité (compétence esthésique) qui régit son ajustement dans le temps à l’environnement dans lequel il évolue, même si celui-ci est de taille réduite (d’où ma circonspection vis-à-vis du schéma tensif, même reconfiguré par mes soins). C’est ce que me semble confirmer la description, par ce second surfeur, de sa propre pratique, qu’il définit d’une part comme contraire à la perquisition organisée (manipulation) : « it’s almost the opposite of this modern idea that you can just go and buy the commodity of the vacation », et d’autre part comme éventuellement soumise aux caprices de la nature, c’est-à-dire en position complémentaire par rapport à l’assentiment (l’ajustement comme régime toujours situé au « seuil de l’accident ») : « observing, inter-acting, and submitting to the power of the ocean(...) ». Dans ce cas, le surf selon Mitch serait, d’après mes hypothèses lupasquiennes, un exemple de ce « tiers inclus » qui réconcilie les contradictoires, et plus précisément, sauf erreur d’appréciation de ma part pour ne pas avoir lu l’article, plutôt un ajustement programmé qu’une programmation ajustée. Qu’en dites-vous ?

A bientôt de vous lire,

Cordialement,

JPP

 

26 octobre 2025, Simon Smith à Jean-Paul Petitimbert

 

Merci pour cette lecture lupasquienne ! Je voudrais me servir de quelques nouveaux exemples tirés du même article12 afin de mieux comprendre ce que le « tiers inclus » peut faire dans la (socio-)sémiotique, et dans la vie.

12 L’article de Canniford et Shankar est représentatif d’un courant dans les études de marketing influencé par la théorie dite « non-representational » et qui, en récusant le logocentrisme des méthodes dominantes dans les sciences sociales, s’intéresse forcément aux compétences esthésiques des interactants. C’est un courant inspiré par le travail de géographes, en majorité britanniques (et dans une moindre mesure australiens), depuis maintenant trente ans. Chose intéressante, le père fondateur de la théorie « non-representational » en géographie, Nigel Thrift, a, lui aussi, puisé dans la pensée chinoise (N. Thrift, « Different atmospheres : of Sloterdijk, China, and site », Environment and Planning D : Society and Space, 27, 2009. Voir aussi N. Thrift, « Afterwords », Environment and Planning D: Society and Space, 18, 2000 ; et sur l’adoption de cette démarche en marketing : T. Hill, R. Canniford et J. Mol, « Non-Representational Marketing Theory », Marketing Theory, 14, 4, 2014.

Il est clair qu’il y a dans ce texte plusieurs figures, positionnements, styles de vie ou visions du monde : enfin, Canniford et Shankar s’intéressent aux discordances qui mettent à l’épreuve les « agencements »13 mis en place pour qu’une expérience « romantique » de la nature soit possible. Bien qu’ils plient, ces agencements généralement ne rompent pas, étant donné qu’un peu de confusion identitaire ne dérange pas les gens, comme l’extrait de vos notes de lecture de Par delà nature et culture le montre magnifiquement.

13 Notion empruntée à Gilles Deleuze et Félix Guattari, traduite généralement en anglais comme « assemblage ».

La deuxième partie de l’article couvre les « trahisons »14 qui arrivent fréquemment entre les ressources discursives, matérielles et technologiques qui soutiennent ces agencements, et la troisième partie argumente que pour cette raison même le maintien d’une vision du monde assez cohérente dépend des pratiques de « purification » qui, en cachant ou chassant ces trahisons, permettent la coexistence de principes contradictoires.

14 Notion empruntée à Michel Callon, pour qui c’était l’autre face de la traduction, c’est-à-dire l’agencement des éléments disparates.

Bien que je trouve le cadre de leur argument très éclairant, je regrette que les auteurs aient introduit une certaine confusion en donnant comme exemples de « trahison » les deux suivants :

— le fait qu’un changement du temps (météo) peut détruire l’expérience voulue, comme l’atteste ce témoignage  : « The weather can change the whole feeling of surfing. I mean sometimes when it’s sunny it can just be so nice, and then the wind gets up a bit, and the clouds come over, and exactly the same waves are all of a sudden menacing » ;

— le surdéveloppement des stations balnéaires, la commercialisation de la pratique du surfing, ou encore l’incompatibilité criante entre des vacances sur une île au milieu de l’Atlantique et une sensibilité écologique ou le souci de sobriété énergétique : autant d’éléments qui contredisent la quête d’une union harmonieuse avec la nature cherchée par la plupart de leurs respondents : « Commercial links like these can dilute the primitive meanings of experiences in nature by reproducing the structures from which consumers seek escape ».

Il me semble en effet que la première trahison est d’un autre genre que la seconde, en ce que la première relève de la programmation ajustée tandis que la seconde se rapporte à l’ajustement programmé. Le notion de « tiers inclus » peut-elle apporter des précisions ?

1. Flotter dans le flou entre interaction et coïncidence.

 

Dans le premier cas, le sentiment d’une « même » activité a changé en réponse aux modulations de la nature, moteurs d’une programmation ajustée. C’est le parcours sur le carré sémiotique (le partie de l’ellipse) que j’aime caractériser comme une sémiose musicale15 : tout comme la répétition dans la musique n’est jamais la répétition du même, les variations météorologiques introduisent une source inépuisable de non-continuité qui, du fait qu’elle échappe à tout contrôle, exclut toute tentative de programmer une activité.

15 Mon point de départ est l’idée d’un « parcours (...) en deux temps, à partir de l’un ou l’autre des termes contraires : (...) d’abord en partant de la zone de l’accident pour aller vers celle de la manipulation, et de là, en enchaînant, jusqu’au régime de la programmation, [Puis …] un second mouvement, qui conduira cette fois de la programmation à l’ajustement, et finalement, la boucle se refermant, de l’ajustement à l’aléa de nouveau. » (Au risque du sens, op cit., pp. 186-7). J’appelle le premier mouvement (qui peut décrire un parcours individuel ou un processus interactif) une sémiose narrative et le deuxième une sémiose musicale (« Change : modulation and modularity », art. cit.).

L’exemple du surfeur qui perçoit les mêmes vagues comme « nice » à un moment donné, mais l’instant suivant comme « menacing », parce que le vent s’est levé et que le ciel s’est assombri, nous rappelle que l’exploitation programmée des caractéristiques du lieu ne sera jamais (au moins dans un milieu « naturel ») une simple affaire de répétition, tel le « martèlement » de l’aficionado. Le temps (la météo), en tant que modulateur primordial, suscite les ajustements de la part de chaque être sensible, surtout dans une pratique comme le surf, étroitement dépendant qu’il est de la bénédiction du vent et des vagues. Il me semble que les auteurs confirment cette interprétation en reconnaissant qu’une « impermanence transitoire » — le fait que les bonnes conditions pour le surf ne peuvent jamais être considérées comme acquises — peut même intensifier l’expérience de la nature. Ce qui est impermanent, c’est en fait le bon positionnement interactif par rapport au « croisement inintentionnel — aléatoire — de deux trajectoires »16. Certains surfeurs voudraient croire en une nature qui échappe à leur contrôle et joue le rôle de l’actant joker, dépassant, de temps en temps, le seuil de l’accident. Ils apprécient le fait de devoir subir les « collisions sans collusion »17 qui peuvent advenir quand on interagit avec un tel actant ; un « inter-actant » en train de devenir « co-incidant ». Et après le fiasco qui découle d’un échec dans l’ajustement, ils arrivent à rétablir, avec une souplesse remarquable, un autre sens dans l’interaction (et à se retrouver soi-même). Peut-être qu’il nous disent qu’un tel échec ne mène pas toujours au fiasco.

16 « En deçà de l’interaction, la coïncidence », Au risque du sens, op cit., p. 206.

17 Ibid.

Est-ce un « tiers inclus » que je détecte à l’œuvre dans cette attitude ? Serait-ce grâce à lui qu’on peut flotter dans une zone floue entre interaction et coïncidence ? Quand il s’agit d’accepter, presque passivement, une « trahison » dans l’agencement d'une pratique qui résulte de l’action d’un modulateur, il me semble que ce concept conviendrait mieux que la notion de « purification » retenue par Canniford et Shankar. On ne purifie rien ici — on laisse passer un troisième terme, à la fois A et non-A.

2. Fabriquer un compromis entre visions du monde.

Dans le second cas, on a affaire à une trahison plus difficile à gérer du point de vue des surfeurs, et l’agencement qui constitue leur pratique menace de rompre. L’expérience recherchée par la plupart des surfeurs étant fondée sur un principe de discontinuité entre l’espace-temps « extraordinaire » de sa réalisation et l’espace-temps de la vie « ordinaire », une trahison se fait sentir chaque fois qu’il y a une restauration tangible de la continuité entre ces mondes, notamment quand une pratique discursivement construite comme « primitive » se trouve effectivement incorporée dans l’industrie touristique. Cas exemplaire : Mitch et ses amis se sentent trahis par le caractère hybride de la relation entre nature et culture quand ils se rendent compte que leur cher « Garden » n’est plus ce qu’il était :

The location offers a palpable sense of severance from everyday life for surfers like Mitch and Zak, who return there year after year. Since 2003, however, despite local protests and sustained pressure from nongovernmental organizations such as Save the Waves Coalition and the Surfrider Foundation, the island government has built coastal management technologies under the rubric of protecting villages and improving tourism facilities. Some of these developments have ruined surfing locations. (...) The Garden now stands as a gloomy reminder for surfers who see increasing occurrences of beach developments due to the rising price of coastal land.

Ils se battent contre ce type de contradiction par des « pratiques de purification » qui cachent ou chassent les tensions inévitablement présentes dans un agencement hybride comme celui-ci. Divers exemples donnés par Canniford et Shankar attestent ainsi un simple déni de contradiction. Mais quand ils invoquent un « “miraculous blending” between nature and culture », ils font de la purification la condition pour qu’un ajustement programmé soit pensable. Ils citent l’exemple d’un surfeur qui construisait un bateau de bois selon une ancienne technique shetlandaise pour être capable de se déplacer sans avion, mais aussi les pratiques marketing des marques dites « purity brands » (comme Patagonia) qui répondent à la demande des surfeurs de racheter leurs péchés écologiques. Le terme « purification » a, à mon avis, plus de sens ici par rapport au premier cas, parce qu’il s’agit de trouver un compromis, au niveau des visions du monde, des valeurs et des objets de valeur, moyennant une recherche itérative :

where romantic experiences of pure nature are problematized and then creatively resolved through practices and resources of redress that sidestep contradictions and relieve social tensions. These procedures offer opportunities for play and discovery (...) so that even unacceptable betrayals [je souligne] can improve consumers’ experiences by encouraging innovation toward internally consistent (...) consumption assemblages.

Il me semble qu’on peut déceler, ici encore, la mise en œuvre d’un « tiers inclus ». Mais un tiers terme cette fois activement inclus dans la construction (anthropo)sémiotique, nécessairement imparfait mais toujours améliorable, d’un compromis qui serait vivable malgré l’inacceptabilité de la trahison du Weltanschauung. D’une trahison qui a, en effet, catalysé une tentative de (re)programmer l’ajustement.

Cordialement,

Simon Smith

Références bibliographiques

Canniford, Robin, Avi Shankar, « Purifying practices : how consumers assemble romantic experiences of nature », Journal of Consumer Research, 39, 5, 2013 ().

Hill, Tim, Robin Canniford, Joeri Mol, « Non-Representational Marketing Theory », Marketing Theory, 14, 4, 2014.

Landowski,, Eric, « Régimes d’espace », Actes Sémiotiques, 113, 2010.

— « Le régime interactionnel. Compléments et complexifications » et « Une rencontre imprévue », Au risque du sens. Essais de socio-sémiotique IV, São Paulo, Estação das Letras e Cores, 2025.

Miranda Medina, Juan Felipe, « From Continuity to Rhythm », Acta Semiotica, II, 3, 2022.

Petitimbert, Jean-Paul, « Commercial Semiotics : structuralist vs culturalist perspective », Acta Semiotica, IV, 7, 2024.

— « Brand identity in the digital age : complexity and contradiction », Acta Semiotica, IV, 7, 2024.

— « Visions d’espace : le vécu de l’étendue », Acta Semiotica, V, 9, 2025.

— « Le changement : un tiers (secrètement) inclus », Acta Semiotica, V, 9, 2025.

Smith, Simon, « Change : modulation and modularity. For a musical semiosis », Acta Semiotica, V, 9, 2025.

— Switching Semiotic Styles : the Metachoices of Pandemic Communication, London, Routledge, à par. 2026.

Thrift, Nigel, « Afterwords », Environment and Planning D : Society and Space, 18, 2000.

— « Different atmospheres : of Sloterdijk, China, and site », Environment and Planning D : Society and Space, 27, 2009.

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Mots clefs : ajustement (programmé), espace, expérience, modulation, programmation (ajustée), sémiose musicale, tiers exclus / tiers inclus.

Recebido em 10-10-25

Aceito em 10-11-25

 

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