Bonnes feuilles

Au risque du sens. Essais de socio-sémiotique IV

Eric Landowski

São Paulo, Estação das Letras e Cores, 2025.
Acta Semiotica, VI, 10, 2026
DOI: 10.23925/2763-700X.2026n10.77286
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Avant-propos : Socio-sémiotique ou sémiotique tout court ?

Au risque du sens, quatrième volume de nos Essais de socio-sémiotique, regroupe une petite partie des travaux que nous avons publiés de manière éparse au cours des vingt dernières années : six textes de portée théorique, largement remaniés pour la présente édition.

Un peu plus de vingt ans se sont en effet écoulés depuis la parution du volume précédent, Passions sans nom, en 2004. Quant au premier tome de cette série, La Société réfléchie, il date de 1989, soit quinze ans encore plus tôt. Pendant un si long intervalle — au total trente-cinq ans ! — le visage de la discipline s’est beaucoup transformé. Non seulement la sémiotique structurale dans son ensemble s’est diversifiée et enrichie mais aussi notre propre démarche a grandement évolué. Son objet même a changé. Parti de l’analyse d’un champ particulier, si vaste soit-il — le social —, nous sommes passé à une réflexion plus générale portant sur l’objet même de la sémiotique — le sens — envisagé plus précisément dans une perspective interactionnelle. La « socio-sémiotique » ne se définit donc plus aujourd’hui comme une branche particulière de la sémiotique générale, telle la succursale d’une maison mère ou un de ses sous-traitants spécialisés. A sa manière, elle est devenue elle-même une sémiotique générale. Si elle n’en est évidemment pas l’unique incarnation, du moins en constitue-t-elle à présent une des deux ou trois principales variantes dans le cadre structural.

 

Trois sœurs à ne pas confondr e

Dans ces conditions, puisque l’objet et, on le verra, la démarche ne sont plus les mêmes, pourquoi conserver l’appellation originelle de « socio- » sémiotique ? Pourquoi maintenir ce préfixe devenu superflu, peut-être même trompeur ? A vrai dire il s’agit à nos yeux d’une simple étiquette sans véritable valeur descriptive, aujourd’hui quasi désémantisée et à laquelle nous n’attachons conceptuellement aucune importance. Mais il se trouve que sur la scène intellectuelle, où différentes théories sont en concurrence, ce label sert depuis environ quatre décennies de signe de ralliement, presque à la manière d’une marque commerciale. Or on ne change pas une marque pour un oui ou pour un non, même si l’offre qu’elle recouvre a peu à peu changé avec le temps. Si bien que les avantages pratiques du maintien en l’état (ne serait-ce que le bénéfice d’un minimum de notoriété acquise) nous semblent l’emporter sur les inconvénients.

Pourtant les défauts de cette étiquette ne nous échappent pas. Non seulement elle ne renvoie à aucun champ défini puisqu’il n’est rien — pas même la science la plus pure — qui ne comporte une dimension sociale sémiotiquement pertinente, mais de plus elle ne désigne pas la même chose pour tout le monde. En Italie, la sociosemiotica se confond avec la sémiotique des cultures d’inspiration lotmanienne. Dans les pays de langue anglaise, la sociosemiotics, née dans les années 1970 sous l’impulsion du linguiste Michael Halliday, comportait, en tout cas au départ, une dimension critique dérivée du marxisme ; elle a permis d’analyser efficacement la manière dont la diversité lexicale, syntaxique, prosodique, des usages de la langue reflète les clivages sociologiques et en dernière instance politiques d’une société. Or ce qu’on entend aujourd’hui, en français, par socio-sémiotique ne doit rien à Juri Lotman et n’a rien à voir non plus avec la problématique de nos collègues anglophones.

Il est cependant vrai que le projet initialement envisagé par Greimas ne différait guère du projet anglo-saxon. L’idée que la diversité des productions langagières et plus généralement sémiotiques « reflète » la texture composite de la société (ou qu’en sens inverse celle-ci détermine celle-là) a effectivement constitué, un court moment, leur socle commun. A ceci près qu’au lieu de formuler cette hypothèse en termes sociologiques, Greimas lui donnait un habillage conceptuel inspiré de Hjelmslev : il postulait que les variables socio-démographiques définissant l’identité des groupes et des sous-groupes sociaux sont « connotées », sur le plan discursif, par des marqueurs stylistiques, et que ces connotateurs forment système. D’où, en théorie, la possibilité d’une grammaire sociale des styles, dont la reconnaissance aurait constitué notre programme de recherche. La socio-sémiotique, étude des connotations sociales : voilà sous quelle forme aurait pu naître en France une sœur jumelle de la sociosemiotics.

Mais n’est venue au monde qu’une petite sœur mort-née. Ni Greimas ni personne autour de lui n’eut le courage d’entreprendre le travail empirique méticuleux qu’aurait demandé un inventaire systématique desdites connotations. Dans l’esprit de notre petit club, la sémiotique devait rester un « gai savoir » ! Et surtout, on ne pouvait pas ne pas s’interroger sur la pertinence sémiotique d’une approche partant du présupposé que les productions de langage ne sont que le reflet d’un donné social considéré comme premier, autrement dit qu’il n’y a pas d’autonomie du sémiotique. Un tel postulat n’était pas recevable aux yeux des bons saussuriens que nous étions. Cette piste fut donc abandonnée avant même que quiconque ne s’y soit engagé. Désistement bienvenu car une approche proprement structurale ne pouvait se constituer qu’à condition d’écarter l’hypothèse déterministe.

Ce rejet est explicitement proclamé pour la première fois dans cette petite phrase au ton catégorique placée en page 4 de couverture de La Société réfléchie : « Le discours ne reflète pas le social : il le construit ». Cela n'a fait que se confirmer, et même s’accentuer d’une manière naguère impensable, depuis l’extension massive du numérique, avec la désormais universelle emprise des réseaux sociaux.

 

Prolongement et dépassement

A l’aide des instruments fournis à l’époque par la grammaire narrative et discursive, ce premier volume, la Société réfléchie, analysait diverses procédures par lesquelles la construction sémiotique du social s’effectue à travers les pratiques quotidiennes, les discours politiques et la sphère d’expression médiatique. Mais cette problématique allait bientôt déboucher sur une réflexion théorique de portée plus générale, en grande partie dérivée de la critique des modèles sémiotiques standards. Il en est résulté qu’au tournant des années 1990-2000, l’éventail des questions que nous nous posions s’est trouvé suffisamment renouvelé, et notre appareil conceptuel suffisamment enrichi pour qu’on puisse considérer qu’une nouvelle (socio) sémiotique était en train de se dessiner dans le prolongement de l’« acquis » mais le dépassant.

Abstraction faite du faux départ sociologisant évoqué plus haut, on a donc d’abord eu affaire à une socio-sémiotique 1, à visée descriptive, focalisée sur certains champs d’activité particuliers, à laquelle est venue plus tard se superposer une (socio-) sémiotique 2, de plus ample portée à raison de sa visée théorique globale et modélisante. Cependant, loin de s’exclure l’une l’autre, ces deux approches sont complémentaires. Elles convergent dans la construction d’un modèle dont la nouveauté tient avant tout à la distinction que nous introduisons entre divers régimes de sens qui fondent eux-mêmes autant de régimes d’interaction différenciés et interdéfinissables.

Après un ensemble de considérations relatives à la conception de l’univers sémiotique que présuppose cette approche (chapitres I et II), le cœur du présent volume est consacré à la problématique interactionnelle que nous proposons (ch. III à V). Suit un examen des relations que cette construction entretient avec les développements récents de la plus proche des disciplines parentes, l’anthropologie (ch. VI). L’objectif est de parvenir à un modèle assez puissant pour recouvrir toute la diversité des types de syntaxes susceptibles de régir, dans le cadre de régimes de sens distincts, les rapports entre des agents en prise les uns sur les autres, quel que soit leur statut (humain ou autre) et le genre d’espace (social ou autre) où ils se rencontrent. Un volume ultérieur regroupera des études montrant comment cette démarche permet de rendre compte de la diversité des manières de penser et de vivre les rapports à l’espace, au temps, aux objets, à « l’autre » en général, ou encore, par exemple, de concevoir la « vérité ».

Ainsi repensée, la (socio-) sémiotique n’a pas d’objet empirique délimité a priori. Son champ d’exercice n’est pas défini substantiellement. Il recouvre l’ensemble des espaces d’interaction possibles, y compris ceux où des rapports interobjectifs de type programmatique entre forces aveugles priment sur les rapports de sens entre des sujets. Analyser les affrontements qui bouleversent le monde actuel revient en premier lieu à analyser la dynamique des conflits, des transitions ou des chevauchements entre les régimes de sens qui sous-tendent les régimes d’interaction en vigueur aux divers niveaux de fonctionnement des sociétés.

Une pensée sémiotique critique

Mais au-delà de ces options de principe, reste encore une raison de conserver le préfixe « socio ». Elle tient à la position socialement et souvent même politiquement engagée du socio-sémioticien. Depuis de nombreuses années, nous caractérisons le regard socio-sémiotique comme celui d’un chercheur « impliqué » par son objet. Nous sachant partie prenante à cela même que nous étudions, nous ne prétendons pas à une neutralité garante d’objectivité et par là de scientificité au sens positiviste de ces termes. Nous savons que nos rapports au monde sont médiatisés par les aprioris que nous imposent à la fois la langue que nous utilisons et la culture qu’elle véhicule. Nous savons aussi que nos analyses dépendent pour une part de la place que nous occupons et des intérêts que nous défendons à l’intérieur d’un espace social compartimenté en termes de pouvoir. Et nous ne cherchons pas à faire abstraction de notre sensibilité, car même si elle n’obéit à aucun principe de méthode défini, elle nous apporte une aide essentielle à une première saisie, intuitive, des faits et des effets de sens dont nous voudrions rendre compte. Et de plus, dans bien des cas, nous nous sentons existentiellement concerné par les questions dont nous traitons.

Si malgré cela nous prétendons encore suivre une démarche « à vocation scientifique », ce ne peut être que sur la base de critères de cohérence interne : la validité de la construction comme des analyses qui seront ici présentées dépend tout entière de la précision des concepts et de la systématicité de leur interdéfinition. Sans cette rigueur conceptuelle, l’engagement n’aurait aucune portée, sauf strictement personnelle. Mais dès lors que la conceptualisation est suffisamment rigoureuse, explicite et par suite susceptible d’être partagée (d’où l’importance du métalangage), une réflexion certes non pas « objective » mais du moins objectivée et un discours sinon partisan du moins qui prend parti deviennent formellement soutenables. Telles sont à nos yeux les conditions d’une pensée sémiotique critique.

Cela, au risque du sens — ou du non-sens. Car dans le contexte sociétal actuel, l’enjeu n’est autre que la préservation d’un minimum de sens, ou au contraire sa proche disparition au profit de rapports de domination assurés désormais par l’emprise universelle du numérique. Y consentir serait laisser la voie libre pour le parachèvement de programmes socio-politiques, économiques et environnementaux dévastateurs conduisant bientôt à l’inhabitabilité de la Terre. Face à de telles menaces, l’analyse des évolutions en cours est inséparable d’une forme d’engagement indissociablement sémiotique et politique.

 

Nota

Les textes qui suivent se substituent à des versions précédemment publiées. Pour la présente édition, elles ont été mises à jour et complétées quand ce n’est pas entièrement réécrites.

Chapitre I. VOULOIR COMPRENDRE. Version remaniée de « Interactions (socio) sémiotiques », Actes Sémiotiques, 120, 2017. (Trad. port. « Interações (socio) semióticas », in E. Landowski, Com Greimas, São Paulo, Estação das Letras e Cores, 2017. Trad. lith. « (Socio)semiotinės saveikos », in A. Sverdiolas (éd.) A.J. Greimas. Asmuo ir idėjos, Vilnius, Baltos lankos, 2019).

Chapitre II. EXPÉRIENCE ET NARRATION. Version réécrite des articles « Unità del senso, pluralità di regimi », in G. Marrone, N. Dusi, G. Le Feudo (éds.), Narrazione ed esperienza. Intorno a una semiotica della vita quotidiana, Rome, Meltemi, 2007, et « Vettura e pittura : dall’utilizzo alla pratica », in S. Jacoviello, T. Lancioni, A. Mengoni, F. Polacci (éds.), Testure. Scritti seriosi e schizzi scherzosi per Omar Calabrese, Sienne, Protagon, 2009.

Chapitre III. LES INTERACTIONS RISQUÉES. Version revue et corrigée de l’essai paru sous le même titre en 2005 aux Presses Universitaires de Limoges (Actes Sémiotiques, 101-103 ; rééd. numérique, 2024). (Trad. esp. Interacciones arriesgadas, Fondo Editorial de la Universidad de Lima, 2009. Trad. ital. Rischiare nelle interazioni, Milan, FrancoAngeli, 2010. Trad. port. Interações arriscadas, São Paulo, Estação das Letras e Cores, 2014. Trad. lith. Rizikingos sąveikos, Vilnius, Baltos lankos, 2015. Trad. persane, Téhéran, éd. Elmi-Farhangui, 2015).

Chapitre IV. LE MODÈLE INTERACTIONNEL. COMPLÉMENTS ET COMPLEXIFICATIONS. Version refondue et complétée des articles « Complexifications interactionnelles », Acta Semiorica I, 2, 2021, et « Le modèle interactionnel, version 2024 », Acta Semiotica, IV, 7, 2024. (Trad. port. « O modelo interacional, versão 2024 », Entreletras, 16, 2, 2025).

Chapitre V. AVOIR PRISE, DONNER PRISE. Version mise à jour du texte publié sous le même titre dans Actes Sémiotiques, 112, 2009. (Trad. it. « Avere presa, dare presa », Lexia, 3-4, 2009. Trad. port. Antes da interação, a ligação, São Paulo, CPS, 2019. Trad. esp. « El asir y lo asible », in R. Flores (éd.), Ocho ensaios para une arqueosemiótica, Mexico, INAH, 2024).

Chapitre VI. UNE RENCONTRE IMPRÉVUE. Version remaniée de l’article paru sous le même titre dans Actes Sémiotiques, 123, 2020.

 

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