Le point sémiotique

Sémiotique de l’espace :
faire le point en 2022

Manar Hammad

 

Publié en ligne le 26 décembre 2022
https://doi.org/10.23925/2763-700X.2022n4.60252
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1. Faire le point

Eric Landowski m’a demandé de faire le point sur mes travaux en sémiotique de l’espace, pour la rubrique Le Point Sémiotique de la revue Acta Semiotica. En 2013, il m’avait suggéré de récapituler ma méthode de travail pour la revue Actes Sémiotiques. L’essai produit il y a neuf ans (« La sémiotisation de l’espace, esquisse d’une manière de faire ») avait un caractère méthodologique marqué. En assumant ce texte antérieur dont le contenu reste valide, le propos du présent texte est de cerner les derniers résultats, de les cumuler avec les acquis, et de les objectiver en mettant quelque distance entre sujet analyste et objet analysé.

Faire le point est une expression de marine qui désigne plusieurs manières de faire. En navigation à l’estime, le marin déduit la position du bateau en mer (reportée par un point sur la carte) en tenant compte de sa route (son cap) et de la distance parcourue (vitesse multipliée par le temps de parcours) depuis la dernière position connue, en estimant l’influence des courants sur la marche. A cette fin, on se servait en France de Tables de point « permettant de reporter un point estimé en longitude et latitude, pour une route donnée et une vitesse donnée »1. La bibliothèque du Musée de la Marine conserve le Carnet Bertin : Petite « table de point » sphérique2. Les marins anglais se servaient de manuels similaires qu’ils appelaient Traverse tables3. Alors que les Français mettaient l’accent sur le point d’arrivée du bateau, les Anglais privilégiaient sa traversée. Ils étaient tous conscients de la difficulté de définir, en pleine mer et hors de la vue des côtes, l’endroit où se trouvait un bateau à un moment donné. Chacun avait sa manière de penser.

La métaphore de faire le point est intéressante, comparant le chercheur à un navigateur qui trace sa route à l’estime, n’ayant qu’une idée approximative du lieu où il se trouve sur une étendue cognitive aux repères distants. Aujourd’hui, il s’agit de produire une approximation qui réponde à la demande. La mer que j’explore est celle de l’espace dit naturel, où se meuvent des hommes qui lui donnent forme en faisant de l’architecture4. Cette mer n’est ni cartographiée ni dotée de coordonnées de référence.

1 A.G. Clouet, Dictionnaire technique maritime, Paris, Maison du Dictionnaire, 2000.


2 Paris, Gauthier-Villars, 1928.


3 Voir par exemple J.T. Boileau, 1872, Allen & Co, 1872.


4 « L’espace comme sémiotique syncrétique », Actes Sémiotiques, VI, 27, 1983 ; « La privatisation de l’espace », Nouveaux Actes Sémiotiques, 4-5, 1989 ; « La sémiose essentialiste en architecture », Carte Semiotiche, 7, 1990 (articles réédités in Lire l’espace, comprendre l’architecture, Paris, Geuthner, 2006).

2. Trois parcours de conserve5

Faisant le point sur une traversée lancée il y a cinquante ans, je m’aperçois que j’ai tracé plusieurs parcours, et qu’ils ne semblent pas se raccorder bout à bout pour former une route unique. La forme des établissements humains m’a mené vers plusieurs zones d’arrivée, il y eut foisonnement des parcours. Ceci évoque une pratique spatiale rapportée par l’histoire de l’agriculture : au XVIIIe siècle, la vigne aurait encore été plantée en touffes foisonnantes. Ce serait au XIXe siècle que les rangs de vigne auraient été linéarisés et tirés au cordeau, favorisant l’ensoleillement des grappes et l’accès des vignerons. Je suis donc incité à réduire le foisonnement de mes travaux, pour en tirer des parcours plus accessibles. Simplifier l’apparent mouvement brownien pour en manifester l’unité sous-jacente, d’une manière plus articulée que le simple recours à la perspective d’une Expression spatiale syncrétique unifiée par un Contenu6. Il ne s’agit pas de récapituler tous mes travaux, qui ont abordé divers domaines (architecture, archéologie, patrimoine, numismatique, langue arabe). Je me tiendrai aux questions spatiales. Même si j’ai consacré en 1976 une thèse à l’analyse des documents dessinés en architecture et ai travaillé sur des maquettes tridimensionnelles7, je ne parlerai ni de dessin ni de représentation de l’espace. J’éviterai aussi les parcours des autres : je fais le point pour mon bateau, sur la mer de l’espace naturel.

5 « CONSERVE. n. f. (…) En termes de marine, il se dit d’un Bâtiment qui fait route avec un autre, pour le secourir ou pour en être secouru dans l’occasion. Ce vaisseau perdit sa conserve. Naviguer de conserve, aller de conserve, être de conserve, se dit de deux ou de plusieurs bâtiments qui vont de compagnie, qui font route ensemble. Fig., Agir de conserve signifie Agir, opérer, d’accord avec quelqu’un ». Dictionnaire de l’Académie Française, 8e édition.


6 « L’espace comme sémiotique syncrétique », art. cit.


7 M. Hammad et M. Vernin, Musée des Plans-Reliefs. Pré-programme muséographique et muséologique, Paris, Ministère de la Culture et de la Communication, Direction du Patrimoine, 1987.

On pourrait croire que l’espace est simple, et que la sémiotique élaborée sur les acquis de la linguistique et de l’analyse discursive en révélerait l’articulation. Ce serait placer trop d’espoir dans une lecture directe de l’espace. L’inscription de l’homme dans l’espace est-elle simple ? L’histoire de l’écriture rappelle que la notation de la langue sur la face bidimensionnelle d’une tablette n’est pas simple. J.J. Glassner dit :

Ils [les signes cunéiformes] ont, tout à la fois, des valeurs logographiques et phonétiques. En d’autres termes, chaque signe traduit un mot ou une syllabe. La plupart sont polysémiques et polyphoniques, autorisant la notation de mots différents et, par conséquent, de sons variés. Inversement, il arrive qu’une même valeur soit commune à plusieurs signes, une homophonie qui tient au fait que la langue sumérienne comprend des mots homonymes traduits par des signes différents. Enfin, certains signes peuvent faire fonction de déterminatifs sémantiques ou phonétiques ; destinés à faciliter la lecture, ils n’ont qu’une utilité graphique.8

8 J.-J. Glassner, Écrire à Sumer. L’invention du cunéiforme, Paris, Seuil, 2000, pp. 12-13.

Si la notation de la langue verbale est complexe et a fait appel à des catégories étrangères les unes aux autres, les traces de la longue inscription de l’homme dans l’espace tridimensionnel (douze mille ans de sédentarité) ont des chances d’être moins simples. L’inscription du sens dans l’espace a connu différentes manières de faire. D’où l’exigence de méthodes adaptées, et différents parcours exploratoires. A ce jour, aucune perspective unificatrice n’a su prendre en charge l’ensemble des manifestations du sens dans l’espace. La perspective sémiotique met en œuvre plusieurs méthodes, le travail est en cours et n’est pas arrivé à terme.

Dans son analyse du Vocabulaire des institutions indo-européennes, soit un matériau verbal noté de manière conventionnelle, Émile Benveniste retrouve sur un corpus de racines linguistiques propres au groupe dit « indo-iranien » deux manières de structurer la société (vol. 1, Livre 3, ch. 1 et 2). Celle qu’il intitule « La tripartition des fonctions » identifie, comme on sait, dans la société, trois groupes complémentaires (prêtres, guerriers, cultivateurs)9 ; celle qu’il intitule « Les quatre cercles de l’appartenance sociale » esquisse quatre partitions enchâssées (pays, tribus, clans, familles).

De caractère fonctionnel, la tripartition étudiée au chap.1 ne se confond aucunement avec les cercles d’appartenance, divisions politiques affectant la société considérée dans son étendue… Quant au changement de sens qui s’observe en plusieurs langues […] il reflète un changement social : le fractionnement de la grande famille qui, à une société structurée selon la généalogie, fait succéder peu à peu une société subdivisée selon la géographie.10

9 C’est l’articulation identifiée par Georges Dumézil (cf. L’idéologie tripartite des indo-européens, Bruxelles, Latomus, 1958 ; La religion romaine archaïque, Paris, Payot, 1966) sur un corpus de mythes indo-européens.


10 E. Benveniste, Le vocabulaire des institutions indo-européennes, Paris, Minuit, 1969, p. 293.

Examinée à travers ses langues selon des perspectives sémantiques différentes, la société manifeste des articulations distinctes, ou des manières différentes de se percevoir elle-même.

D’une manière comparable à celle de Benveniste, on peut invoquer plusieurs perspectives analytiques pour l’espace signifiant, ou imaginer plusieurs points de vue pour l’interroger et pour le comprendre. Certains seraient tentés de chercher un point de vue unificateur dans une élaboration théorique. Cependant, on constate avec récurrence que l’inventivité des sociétés a dépassé l’inventivité des élaborations en chambre. D’où le choix que nous avons fait de procéder de manière pragmatique, d’explorer en multipliant les cas pour mettre à jour des mécanismes sous-jacents. Autrement dit, les cas « réels » sont interrogés pour eux-mêmes (pour leur intérêt propre) et pour autre chose qu’eux-mêmes, pour les questions sémiotiques qu’ils recèlent. Sans oublier que la fin première de la sémiotique est de donner sens au monde, un monde qui étale une multitude de lieux magnifiques et intéressants.

 

Ma route est passée par des espaces au Japon, en Mésopotamie, en Syrie, au Levant, en Arabie, en Égypte, en Italie, en France, en Scandinavie et par l’isthme Balto-Pontique11. Sur l’échelle du temps, elle est passée par le néolithique, l’âge du bronze, l’Antiquité, les débuts de l’Islam, les expéditions scandinaves, le temps des croisades, les temps modernes. Malgré l’intérêt heuristique de l’estrangement qui met en valeur les contrastes, et l’intérêt propre des cultures abordées, ni les lieux géographiques ni les périodes historiques n’ont une importance spéciale à l’égard des questions spatiales. Ils manifestent à des degrés divers un mélange de questions générales et de situations particulières. Les questions générales servent à construire une syntaxe de l’espace peu dépendante des lieux et du temps. Les questions particulières révèlent des configurations, des formes susceptibles de servir à comparer les cultures. En abordant un cas inconnu, il s’agit de repérer les variétés de questions sémiotiques qu’il recèle. Au terme d’une étude de cas, il s’agit d’identifier parmi les résultats obtenus ceux qui sont susceptibles d’être transposés et réutilisés ailleurs. Les mêmes causes produisent les mêmes effets, disent les physiciens. Lorsque Galilée vit sur la lune des ombres attribuables à des reliefs montagneux, il déduisit que les règles de l’optique qu’il connaissait sur terre s’appliquaient sur la lune, où il décelait des montagnes. Dès lors, il n’y avait plus lieu de distinguer entre les lois du monde sublunaire et celles du monde translunaire12. Toutes proportions gardées, nous recherchons des mécanismes généraux articulant le sens dans l’espace naturel des hommes.

11 Le vaste espace séparant la Mer Baltique de la Mer Noire (Pont Euxin) n’est un isthme que pour les navigateurs qui l’ont régulièrement traversé en bateau dans les deux sens, en remontant et en redescendant les fleuves et les rivières, avec quelques portages à la bonne saison.


12 A la suite d’Aristote, les érudits du Moyen Âge distinguaient deux régions dans le monde. La région sublunaire, située entre la lune et la terre, était caractérisée par le fait que les objets qu’on lâchait tombaient sur terre ; et la région qui allait de la lune aux étoiles, dite translunaire ou supralunaire, obéissait à d’autres lois, puisque ses objets, tant ses étoiles fixes que ses planètes errantes, ne tombaient pas sur terre. Les lois de l’univers n’étaient donc pas homogènes.

Ce qui rend comparables les parcours exploratoires, c’est une perspective sémiotique commune et une méthode héritée de Hjelmslev et de Greimas. Il reste à mettre en évidence la cohérence des parcours entrevus. En analyse narrative, le sens est construit à partir de la fin du parcours : en faisant le point aujourd’hui, nous donnons à la position de ce jour le sens d’un terme final, même s’il n’est que transitoire. Il en découle aussi que nous n’examinerons pas nos travaux dans l’ordre chronologique de leur parution, mais dans l’ordre inverse qui remonte des résultats prégnants d’aujourd’hui (y compris des publications prévues en 2023). Nous suivrons chaque parcours en respectant sa logique interne.


De manière pragmatique, trois parcours exploratoires nous paraissent majeurs (§§3, 4, 5) mais ils ne s’enchaînent pas bout à bout (en série). D’où l’idée de les mettre en parallèle pour chercher des relations transversales entre eux. L’opération fait apparaître deux présuppositions logiques. La concaténation des présuppositions fait apparaître un méta-parcours qui croise les trois parcours comparés et les prend en charge. Chaque parcours exploratoire aboutit à un terme dont on « fait le point ». Le méta-parcours transverse relie les parcours parallèles et relève du parcours génératif. La configuration ressemble à l’économie générale de l’analyse discursive proposée par Greimas, sans lui être identique.

Résumons les trois parcours exploratoires. Le plus prégnant (§3) se développe avec la notion de topos ou partie discrète d’espace capable de jouer un rôle syntaxique dans l’interaction homme-espace13. La suite des jonctions entre hommes et topoï restitue la dynamique des cas étudiés14, les dotant d’une structure comparable à la colonne vertébrale d’un organisme. Le premier parcours exploratoire est celui de la mise en œuvre de cette notion de topos dans la description de la privatisation de l’espace15, de la propriété du sol16 et de la gestion des terres institutionnelles inaliénables17.

Le deuxième parcours exploratoire est celui des échelons d’enchâssement des structures (§4). Au niveau de l’Expression, il met en œuvre des objets plus extensifs que le topos en distinguant des échelons (ou échelles discrètes d’espaces) tels que maison, village, ville, territoire. Le changement d’échelle véhicule du Contenu et résout des questions d’interprétation18, faisant apparaître des isotopies non manifestées au niveau des topoï. Les échelles des villages19 et des villes20 imposent la considération des isotopies du politique, du religieux, du militaire et de l’économique, promues par Dumézil et Benveniste sur des corpus verbaux. Au niveau du Contenu, l’enchâssement des énoncés et des discours21 produit les effets de métalangage22, de véridiction23 et d’énonciation24.

Le troisième parcours exploratoire (§5) concerne les configurations spatiales complexes (déploiements de luminaires, sanctuaires, espaces didactiques, couvents, prisons, hôpitaux) et les investissements modaux dans des objets délégués par des hommes pour réguler, en leur absence, les interactions entre hommes25. Il permet de mieux cerner le rôle des objets matériels dans la détermination du sens dans l’espace.

Ainsi ramassées, ces considérations peuvent paraître touffues et complexes. Les parcours évoqués n’ont pas eu la même extension ni la même intrication. Il y a cinquante ans, la sémiotique de l’espace était le domaine d’un petit club de spécialistes, alors que les sémioticiens du domaine verbal ne lui faisaient que peu de place. Aujourd’hui, elle est pratiquée par de nombreux amateurs, au prix d’une banalisation du discours sémiotique sur l’espace. Ce faisant, on a brouillé la distinction entre sémiotique de l’espace et sémiotique des discours portant sur l’espace (langage, dessin, peinture, photographie, cinéma…). Dans nos parcours exploratoires, nous avons préservé la spécificité de l’espace « naturel » avec le souci de rendre compte de l’architecture et des établissements humains tels que villages, villes et terroirs. L’un des effets secondaires de cette manière cognitive fut la mise à l’écart de la dimension esthétique des phénomènes spatiaux étudiés.

13 « Définition syntaxique du topos », Bulletin, 10, GRSL, 1979, rééd. in Sémiotiser l’espace, décrypter architecture et archéologie, Paris, Geuthner, 2015.


14 « Les parcours, entre manifestations non-verbales et métalangage sémiotique », Nouveaux Actes Sémiotiques, 111, 2008, rééd. in Sémiotiser l’espace..., op. cit.


15 « La privatisation de l’espace », art. cit.


16 « Of space and men : group identities through Neolithic traces of spatial privatization and property », à par. 2023.


17 « Makkat et son Hajj », Paragrana, 1, 2003, rééd. in Lire l’espace, comprendre... ; « Régimes anciens de la terre », Actes Sémiotiques, 117, 2014, rééd. in Lire l’espace, étendre le domaine sémiotique, Paris, Geuthner, 2021 ; « Dynamics of Madrasa learning institutions in the Ayyubid and Mamluk capital cities », à par. 2023.


18 « Morphologie et interprétation en archéologie, le cas des Salles à Auges », Lire l’espace, étendre..., op. cit.


19 « Interpréter la formation des villages néolithiques », Actes Sémiotiques, 126, 2022.


20 Palmyre, transformations urbaines, Paris, Geuthner, 2010 ; « Sémiotique et urbanisme », in A. Biglari (éd.), La sémiotique en interface, Paris, Kimé, 2018.


21 Ce sont les « types logiques » de B. Russell (Signification et vérité, Paris, Flammarion, 1969) et A. Tarski (Logique, sémantique et métamathématique, Paris, Colin, 1972).


22 L. Hjelmslev, Prolégomènes à une théorie du langage, Paris, Minuit, 1971.


23 A.J. Greimas et J. Courtés, Sémiotique. Dictionnaire raisonné de la théorie du langage, Paris, Hachette, 1979 ; M. Hammad, L’instauration de la monnaie épigraphique par les Omeyyades, Paris, Geuthner, 2018.


24 « L’expression spatiale de l’énonciation », Cruzeiro Semiotico, 5, 1986, et « L’architecture du thé », Actes Sémiotiques, IX, 84-85, 1987 (articles rééd. in Lire l’espace, comprendre...).


25 « La privatisation de l’espace », art. cit.

3. Parcours exploratoire du topos syntaxique

Dans deux articles récents j’ai interrogé la relation de l’homme à l’espace dans des villages néolithiques de Syrie et d’Anatolie26. La sédentarisation de populations qui furent mobiles met en évidence la valorisation de l’espace par l’homme : un lieu était élu par le groupe qui s’y fixait. Au XVIIIe siècle, le sujet aurait motivé une méditation philosophique. Aujourd’hui, les fouilles archéologiques imposent des constats non concoctés par l’imagination. Leur interprétation suit. Une question récurrente traverse nombre de publications relatives aux villages néolithiques, celle de la propriété. Elle intéresse les archéologues d’autant plus qu’on y tiendrait les origines d’une institution qui perdure, et qui a fait couler beaucoup d’encre. Force est de constater que nombreux sont les auteurs dont la conception de la propriété est intuitive, et que beaucoup d’hypothèses émises ne peuvent être validées. Pour mieux faire, il faut disposer d’une définition formelle de la propriété.

26 « Interpréter la formation des villages néolithiques », « Of space and men », art. cit.

Lors d’une recherche-action sur la privatisation de l’espace27 initiée en 1982 dans le couvent de La Tourette (Le Corbusier 1959), j’ai écarté la question de la propriété comme trop complexe, centrant l’effort sur la privatisation pour en donner un modèle articulé. Depuis, je me suis intéressé aux terres sacralisées dites ḥaram ou interdites dans les langues sémitiques28, aux terres institutionnelles exploitées en tenure29, aux terres waqf et iqta’ soustraites à la circulation immobilière30 et aux transferts successoraux31. Tirant profit du cumul de ces acquis, il devenait possible de formuler une définition structurale de la propriété du sol, de montrer qu’elle présupposait la privatisation de l’espace, et de mettre en évidence une symétrie formelle non triviale : la privatisation régule la circulation des hommes parmi les espaces, la propriété régule la circulation des espaces parmi les hommes.

Dans les deux processus dynamiques évoqués, les hommes et les espaces jouent des rôles syntaxiques : ce sont des acteurs dont les jonctions définissent des états sémiotiques. Alors que la définition des hommes semble aller de soi, la définition des espaces avait besoin d’une élaboration. Celle-ci eut lieu entre 1972, date du premier colloque en Sémiotique de l’Espace que j’ai organisé à l’Institut de l’Environnement, et 1979 date de publication d’un bref article intitulé « Définition syntaxique du topos ». Le topos, élément discret d’espace doté d’un rôle syntaxique, rendait possible une réflexion formelle sur des questions qui manquaient de précision. Depuis, le concept de topos a été mis à l’œuvre dans l’analyse sémiotique de l’espace et domine le parcours exploratoire dont nous faisons le point : c’est le « Parcours du topos », parvenu à une définition structurale de la propriété du sol.

27 « La privatisation de l’espace », art. cit.


28 « Makkat et son Hajj », art. cit.


29 « Régimes anciens de la terre », « Dynamics of Madrasa learning institutions », art. cit.


30 « Présupposés sémiotiques de la notion de Limite », Documenti e pre-pubblicazioni, 330-332, Urbino, 2004, rééd. in Sémiotiser l’espace, décrypter..., op. cit. ; « Dynamics of Madrasa... », art. cit.


31 « La Succession », Semiotica, 2017, rééd. in Lire l’espace, étendre..., op. cit.

Notons au passage que ce résultat n’a été possible que parce que l’exploration sémantique est passée par des modes de maîtrise du sol qui ne sont pas la propriété (ḥaram, waqf, iqta’, tenure) : ce qui permet de caractériser la propriété par la mobilité du sol dans l’espace social, ce sont les situations où le sol est rendu indisponible32

L’interaction d’un sujet avec un topos n’est isolée de l’univers sémantique que par l’acte cognitif d’un analyste qui sélectionne un état ou une transformation dont les termes entretiennent une relation repérable. A proximité, il y a d’autres sujets et d’autres topoï, engagés dans d’autres interactions. En fait, les topoï considérés ensemble constituent un espace physique dont la première articulation est une partition. Parallèlement, les sujets considérés ensemble forment un espace social, articulé en sous-groupes dits acteurs collectifs (ou actants collectifs33) formant une partition sociale. La sémiotique de l’espace s’occupe de décrire les interactions entre les entités pertinentes de l’espace physique et de l’espace social. Le critère de pertinence découle de l’articulation du Contenu : l’analyse du sens (en états et transformations) impose le découpage en partitions. L’organisation des partitions débouche sur le parcours exploratoire des échelons d’enchâssement (§4). Revenons au parcours du topos.

En 1993, l’eau qui sourdait depuis deux millénaires dans les galeries de captage de la source Efqa tarit, privant l’oasis de Palmyre de ce qui donnait vie à son sol. Les autorités syriennes firent creuser un forage profond et remirent l’eau en circulation dans les canaux d’irrigation. Ce fut l’occasion de réorganiser les manières de faire34. Selon une tradition ancienne préservée par un groupe de gestion villageois, l’eau (objet de valeur majeur) était distribuée entre des ayants droit : chacun recevait à tour de rôle l’unique flux d’eau pendant une durée déterminée par des droits hérités ou acquis ; l’ordre dans lequel les ayants droit recevaient l’eau était un ordre reçu, hérité35. En d’autres termes, l’objet de valeur eau était distribué dans l’espace social, perçu comme majeur. Le sol agricole devenait mineur et passait au second plan. Tant et si bien qu’une personne pouvait vendre son droit à l’eau sans vendre un sol.

32 Y. Thomas, « La valeur des choses. Le droit romain hors la religion », Annales, 57, 6, 2002 ; « L’indisponibilité de la liberté en droit romain », Publications de la Sorbonne / Hypothèses, 2006.


33 A.J. Greimas, « Les actants, les acteurs et les figures », Sémiotique narrative et textuelle, Paris, Larousse, 1973, rééd. in Du Sens II, Paris, Seuil, 1983 ; « Analyse sémiotique d’un discours juridique », Sémiotique et sciences sociales, Paris, Seuil, 1976 ; A.J. Greimas et J. Courtés, Sémiotique. Dictionnaire, op. cit.


34 « Sémiotique de l’irrigation dans l’oasis de Tadmor-Palmyre », Lire l’espace, étendre..., op. cit.


35 Les premiers servis jouissent d’un avantage de sécurité.

Les autorités syriennes n’avaient aucune raison de reconduire un tel système. L’eau du forage appartenait à l’État. Pouvaient en disposer les propriétaires qui acquittaient un impôt foncier, qui prenait en l’occurrence un caractère hydraulique. L’eau fut dorénavant distribuée entre les terres, en proportion de leur surface et du nombre de leurs arbres, dans l’ordre de parcours des canaux parmi les terres. En d’autres termes, l’objet de valeur eau circulait dans l’espace physique perçu comme majeur, et l’espace social des hommes devenait mineur, passant au second plan.

L’analyse d’une telle transformation est rendue possible par la mise en place de concepts tels qu’espace social, espace physique, partition, objet de valeur. Elle met en évidence la pertinence et le sens des notions d’ordre entre les termes d’un ensemble. Comme elle met en évidence le choix sémantique entre deux perspectives, l’une donnant priorité aux sujets de l’espace social, l’autre donnant priorité aux topoï de l’espace physique. La comparaison d’un certain nombre de cas montre qu’un tel choix est influencé par des traditions culturelles. Les juristes médiévaux de Bologne et d’Oxford36 mirent au point la notion de personne morale dotée de capacités juridiques, soit un sujet collectif immatériel doté d’un rôle syntaxique, pourvu de compétence modale. Les prémices de telles notions sont probablement présentes dans les Polis grecques, mais on les chercherait en vain dans toute l’Asie, en commençant par le Levant, la Syrie, la Mésopotamie, l’Iran… En ces terres où furent formulées les premières notions juridiques, on ne trouve que des sujets personnes physiques. Les charges modales nécessaires aux transformations sémantiques étaient investies dans le sol, i.e. dans des topoï. D’où découle la caractérisation des terres comme institutionnelles, sacrées, royales, immobilisées… La durée et la permanence n’étaient pas identifiées dans l’espace social, mais dans l’espace physique. On voit resurgir une telle manière de voir chez B. Latour et I. Hodder qui invitent à repenser l’investissement sémantique dans les objets de l’espace quotidien37.

36 Cf. E. Kantorowicz, Les deux corps du roi, Paris, Gallimard, 1989.


37 B. Latour, « Where are the missing masses ? », in Shaping technology / Building society : studies in sociotechnical change, Cambridge (Mass.), MIT Press, 1992 ; I. Hodder, Entangled. An archaeology of the relationships between humans and things, Chichester, Wiley-Blackwell, 2012.

Présupposés par la propriété, les mécanismes de la privatisation de l’espace sont manifestés même en l’absence de propriété, tant dans les locations, les tenures, que dans les terres sacralisées. Leur finalité ultime (programme narratif de base), c’est la reconnaissance mutuelle des sujets au moyen de leur jonction participative avec l’espace, sous le régime du don symbolique qui tisse (installe ou renouvelle) des liens. Dans ces pratiques, l’espace apparaît comme un moyen majeur pour former des liens sociaux. En termes anthropologiques, l’échange de topoï peut être comparé à l’échange des femmes.

En comparaison, la pratique de la propriété du sol met ce dernier en circulation partitive et libératoire parmi les hommes (celui qui paie le prix ne doit plus rien à celui qui a cédé l’espace). Cet échange présuppose la productivité du sol (production agricole hors des agglomérations, reproduction du groupe dans les agglomérations) sur les isotopies politique et économique. Sa dynamique poursuivie dans la durée produit parfois l’accumulation des biens et des personnes, ouvrant la voie vers des formes de pouvoir social. Mais c’est une autre histoire.

 

Bref, entre les sujets et les topoï, il y a deux formes de jonction syntagmatique (participative, partitive). La concaténation des jonctions en parcours38 manifeste une logique du tiers exclus pour l’Expression, une logique cumulative au tiers non exclus pour le Contenu. Mais les topoï manifestent des formes de combinaison dans les partitions de l’espace physique (connexité, contiguïté, cheminements…) descriptibles en termes de syntaxe spatiale (configurations architecturales, déploiements de luminaires…). Manifestées dans la synchronie, ces figures de l’espace ne sont pas réductibles à un topos entrant en relation avec un sujet, même si leur exploration passe par la circulation d’un sujet (réel ou virtuel) parmi les topoï. Leur description relève des géométries topologique, projective, métrique reconnues par F. Klein39. Elles exigent le passage à une autre échelle de description, qui échappe à la logique décrite comme parcours du topos.

38 « Les parcours, entre manifestations... », art. cit.


39 F. Klein, Le programme d’Erlangen (1871), Paris, Gauthier-Villars, 1974.

4. Parcours des échelons enchâssés

Si la conception du topos comme entité d’espace capable de jouer un rôle syntaxique relève de la syntaxe actantielle, engageant un sujet et un objet non limités en leur réalisation actorielle, les cas initialement étudiés furent de facto réduits à un petit nombre de sujets humains dans des espaces peu étendus40. Or la multiplication des cas considérés impliquait des acteurs humains nombreux41 et des espaces étendus42. En particulier, les villages, les villes et les sanctuaires urbains manifestent des configurations complexes, régulières dans leurs occurrences, non réductibles à la jonction simple entre un sujet humain et un topos simple. Les villes développent une morphologie interne qui a sa logique propre43. Les villages précoces du néolithique44 manifestent trois niveaux d’organisation (maisons, groupes de maisons, village entier) aux caractères différents. Force est donc d’admettre que l’extension des objets spatiaux manifeste des niveaux de complexité qu’on peut distinguer en échelons (ou variations discrètes d’échelle). Aucun inventaire de ces échelons n’a été fait, même si l’existence de trois échelons dans les villages néolithiques semble acquise. Les constats sont pragmatiques et locaux.

D’autres exemples illustrent ce même propos. Les récits de guerre transmis par Homère ou par les chroniques arabes juxtaposent des combats individuels entre guerriers exceptionnels, suivis par un choc des armées. A partir de tels récits, on ne peut se faire une idée du combat collectif. Rien ne décrit les mouvements d’ensemble, le choc des masses, ou les manœuvres de petits groupes. La description se réduit à celle d’une géométrie ordonnant les troupes au départ, suivie par un désordre final ayant tourné à l’avantage des uns ou des autres. Le combat non décrit est posé dans la consécution entre deux états, initial et final, celui d’un ordre géométrique avant le combat et celui d’un désordre spatial après. Retenons l’isotopie spatiale de description.

40 « L’expression spatiale de l’énonciation », « L’architecture du thé », « La privatisation de l’espace », « Les parcours, entre manifestations... », art. cit. ; « La promesse du verre », Traverses, 46, 1988, rééd. in Lire l’espace, comprendre...


41 « Le sanctuaire de Bel à Tadmor-Palmyre », Quaderni di Studi Semiotici, 276-279, Urbino, 1998 ; Makkat et son Hajj », art. cit.


42 Palmyre, transformations urbaines, op. cit. ; « Le sanctuaire de Bel... », « Makkat et son Hajj », « Régimes anciens de la terre », « Sémiotique et urbanisme », « Sémiotique de l’irrigation... », « Interpréter la formation des villages néolithiques », « Dynamics of Madrasa... », « Of space and men », art. cit. ; « Palmyre, évolution de la ville et de ses ressources en eau », in Watarid 3. Usages et politiques de l’eau en zones arides et semi-arides, Paris, Hermann, 2013.


43 Palmyre, transformations urbaines, op. cit.


44 « Interpréter la formation des villages néolithiques », « Of space and men », art. cit.

Pour les établissements humains, on décrit des changements de forme porteurs de sens. Au sanctuaire de Bel à Tadmor-Palmyre45, le changement d’orientation de la cella la met en rapport avec l’univers ; l’abaissement du niveau du temenos et le rehaussement du niveau des thalamoï expriment l’augmentation de la distance entre les hommes et leurs dieux. À l’échelle de la ville de Tadmor-Palmyre46, chaque sanctuaire urbain majeur est mis en liaison avec un sanctuaire péri-urbain associé à une source d’eau. Le développement des quartiers urbains est associé à des opérations d’adduction faisant venir l’eau du territoire extra-urbain47. Le développement des zones d’accueil des caravanes est dépendant du tracé des pistes et des cols de passage48. Tant les espaces que les acteurs impliqués sont à l’échelle collective. Les effets de sens mis en œuvre ne sont plus des « fonctions domestiques » identifiables à l’échelle d’un individu placé dans un espace d’habitat, ils convoquent les isotopies identifiées par Dumézil et Benveniste (politique, religion, économie, guerre) sur des corpus de mythes et de vocabulaire. Ce qui démontre, s’il en est encore besoin, que l’univers sémantique est commun aux expressions verbales et non verbales.

45 « Le sanctuaire de Bel... », art. cit.


46 Palmyre, transformations urbaines, op. cit.


47 « Palmyre, évolution de la ville... », art. cit.


48 « Morphologie des environs de Palmyre : reliefs, enceintes, pistes », Studia Palmyrenskie, XII, 2013.

Dans « La sémiotisation de l’espace » (2013), nous avons distingué deux perspectives définissant le topos, une perspective interne le déterminant par ce qui s’y passe, et une perspective externe qui le détermine par ce qu’on en fait. En d’autres termes, l’action interne est enchâssée dans l’interaction externe. C’est le premier échelon d’enchâssement spatial, définissable sur le topos. L’analyse des villages, des villes et des territoires définit des échelons enchâssants49, où l’échelon supérieur régit l’échelon inférieur et le contrôle. A la hiérarchie des niveaux de l’Expression correspond une hiérarchie des niveaux du Contenu, relevant de la hiérarchie des types logiques évoqués plus haut. Notons que l’enchâssement des échelons est reconnaissable sur les deux plans de l’Expression et du Contenu. Dans l’analyse de l’architecture, il permet la reconnaissance d’une énonciation spatiale surdéterminant un énoncé spatial50.

49 W. Christaller, Central places in southern Germany, Englewood Cliffs, Prentice-Hall, 1966.


50 « L’énonciation, procès et système », Langages, 70, 1983 ; « L’expression spatiale de l’énonciation », art. cit.

La reconnaissance d’une logique articulant les échelons par enchâssement peut être mise au service de l’interprétation des restes archéologiques51 et des opérations de reconstruction urbaines52 où les perspectives partitive et intégrale manifestent des échelons de définition urbaine. J’ai regroupé en 2021 dans le recueil Lire l’espace, étendre le domaine sémiotique une douzaine d’articles élaborés durant cinq ou six ans, dont les objets ont été sélectionnés de manière à augmenter l’extension spatiale prise en compte, et à illustrer le profit interprétatif obtenu lors d’un changement d’échelon (l’agglomération permet d’interpréter la maison, le territoire permet d’interpréter la ville). Les échelons abordés vont de celui d’une salle munie d’auges à celui de l’isthme balto-pontique. Pour les pays scandinaves, un ensemble de trouvailles archéologiques, de caractère militaire ou funéraire, permet d’interpréter l’accumulation dans des caches du sol nordique, de 500.000 dirhams d’argent drainés depuis Dar al Islam.

51 « Morphologie et interprétation en archéologie, le cas des Salles à Auges », art. cit.


52 « Notes de synthèse sur le colloque Reconstruire les villes », Semitica et Classica, 2019, rééd. in Lire l’espace, étendre..., op. cit.

A un autre extrême des échelons enchâssés, celui de l’infiniment petit, l’analyse du « Bonhomme d’Ampère »53 met en évidence la pertinence analytique de la projection (par débrayage) d’un sujet cognitif anthropomorphe, doté d’un référentiel de directions latérales (droite / gauche), prospective (devant / derrière) et verticale (haut / bas) pour donner sens à des phénomènes ténus advenant dans la matière. Cette analyse montre que les appareils de mesure de la physique et des techniques sont des observateurs délégués : la matière des instruments est investie de modalités (cf. §5), la lecture des mesures s’apparente à l’interprétation des discours.

La pertinence de ce parcours des échelles enchâssées s’impose avec force en sémiotique de l’espace. Mais il faut convenir que les résultats obtenus en ce domaine sont peu nombreux. Il reste beaucoup à faire, surtout que chaque échelon de ces enchâssements semble avoir sa syntaxe autonome, et que la mise en correspondance entre échelons n’est pas évidente.

53 « Le Bonhomme d’ampère », Actes Sémiotiques, VIII, 33, 1985, rééd. in Lire l’espace, comprendre...

5. Parcours des configurations déléguées

Revenons au Bonhomme d’Ampère. En repensant les tentatives interprétatives antérieures d’Œrsted et de Faraday, Ampère a inauguré une nouvelle perspective, une manière de voir les choses : il a délégué dans la matière, à l’échelle de l’infiniment petit d’un fil de cuivre conducteur, un observateur anthropomorphe doté de capacités cognitives. Son Bonhomme est capable de prédire la direction de déviation de l’aiguille de la boussole. Avec l’aide du calcul différentiel et intégral, le Bonhomme put par la suite mesurer la différence de potentiel entre deux bornes électriques, et mesurer l’intensité du courant passant entre elles : le Voltmètre et l’Ampèremètre à cadre mobile doivent leur existence au Bonhomme d’Ampère. En d’autres termes, les instruments de mesure sont des observateurs délégués par l’homme, placés au niveau de la matière, pour apprécier des interactions entre acteurs matériels. Il y a dans ce dispositif non verbal une intégration syncrétique entre une perspective cognitive, une configuration spatiale (référentiels trirectangles) et des appareils matériels. Lorsque ces derniers prennent la forme d’un instrument de mesure, ils véhiculent implicitement les articulations sémantiques évoquées. C’est cette imbrication de l’abstrait, du concret, et de l’observateur-interprète que l’archéologue Ian Hodder appelle entanglement (enchevêtrement) dans l’interprétation du néolithique. Bruno Latour y voit des objets délégués à des tâches humaines54.

54 I. Hodder, Entangled, op. cit. ; B. Latour, Nous n’avons jamais été modernes. Essai d’anthropologie symétrique, Paris, La Découverte, 1991 ; id., « Where are the missing masses ? », art. cit.

À l’échelon de l’architecture collective comme à celui des établissements humains (villages, villes…), les configurations spatiales sont complexes, leurs réalisations matérielles aussi. Nous aborderons en deux étapes ces manières de mettre l’espace et la matière au service des interactions entre les hommes.

Si on fait abstraction de la matière, une configuration spatiale se ramène à ce que les mathématiciens ont jadis désigné par l’expression analysis situs, remplacée depuis par celle de topologie. En termes simples, on y considère des voisinages, des relations de connectivité et de contiguïté organisant des espaces élémentaires. Si on importe la notion de topos dans cette approche, les configurations spatiales décrivent l’organisation des topoï dans le plan ou dans les trois dimensions de l’espace naturel. Les figures ainsi décrites forment une syntaxe achronique (ou synchronique) qui se distingue de la syntaxe narrative construite sur la consécution entre un avant et un après. Plusieurs techniques ont été mises au point pour étudier ces configurations. La méthode des graphes remplace chaque topos par un point et représente chaque connexion par un trait reliant deux points (on dit que le graphe est la figure duale de la configuration initiale). Le graphe résultant facilite la description et le raisonnement. Il est directement utilisable dans la restitution des cheminements d’un sujet en mouvement dans l’espace, des choix offerts à son déplacement, ainsi que des obstacles interdisant les passages directs : on retrouve dans ce type d’analyse un procédé proche du bonhomme d’Ampère, où un sujet cognitif délégué est projeté dans la configuration étudiée. Ce même procédé a été utilisé dans l’analyse des parcours et des plans tracés de mémoire55. L’exploration par un point-sujet mobile projeté dans le plan n’est qu’une linéarisation possible, on peut simuler plusieurs parcours linéaires. Un espace multilinéaire est la scène de plusieurs actions qui s’y développent de concert. La description narrative passe par la décomposition en segments linéaires. Notons que la comparaison entre la syntaxe narrative et les syntaxes spatiales montre que la notion de syntaxe est plus générale que la narrativité, et qu’il y a lieu de concevoir plusieurs syntaxes.

55 « Les parcours, entre manifestations... », art. cit.

Dès la période néolithique, les bâtiments communautaires de Mureybet et de Jerf el-Ahmar manifestent les traces matérielles d’une partition en topoï plus réduits. La construction de ces bâtiments de taille relativement grande présuppose des moyens matériels qui dépassent ceux des groupes nucléaires qui construisaient les habitats du village. Les configurations de topoï devinrent plus complexes avec les édifices tripartites ultérieurs, puis avec les grands bâtiments communautaires de l’Age du Bronze dont on dispute la finalité religieuse ou politique. Quelle que soit l’isotopie d’interprétation, ces bâtiments sont attribuables à des acteurs collectifs qui régissaient d’autres acteurs collectifs : la complexité de l’espace physique exprime la complexité de l’espace social.

En sémiotique de l’espace, le parcours explorant les configurations déléguées n’a pas suivi une route simple. Engagé intensément au cours des années 70 et 80 (espaces didactiques, sémiotique des plans en architecture, le sanctuaire de Bel à Palmyre, Makkat et son Hajj), notre parcours s’en est partiellement détourné au profit du parcours du topos et des développements narratifs qu’il autorise, puis au profit de l’enchâssement des échelons. Il convient d’y retourner pour en tirer les effets de sens afférents.

 

L’interprétation des « salles à auges » explore méthodiquement les effets de sens inscrits dans des configurations spatiales et dans le langage utilisé pour les désigner56. L’analyse des déploiements de luminaires festifs arabo-byzantins met en évidence l’existence de configurations d’objets (luminaires à huile en l’occurrence) mis au service de configurations architecturales (mosquées hypostyles, mosquées sous coupole centrale)57. Dans tous les cas, l’analyse met en évidence le fait que l’interprétation des configurations matérielles ne restitue pas des fonctions déterminées mais restitue plutôt l’inscription de configurations modales (distribution de modalités dans l’espace) conditionnant des actions potentielles. Autrement dit, le Contenu investi dans les configurations spatiales n’est pas fonctionnel mais méta-fonctionnel, modal. Le lecteur familier de la différence entre action et modalité de l’action appréciera un tel résultat. C’est ce caractère méta-fonctionnel qui rend compte du fait que les couvents, construits comme édifices religieux, peuvent facilement être transformés en hôpitaux (registre sémantique de la santé) ou en prisons (au service de la justice). Alors que la différence paraît grande entre la religion, la santé et la justice, les configurations spatiales véhiculent des configurations modales voisines, concordant dans leur contrôle des espaces du déplacement et de la rencontre.

56 « Morphologie et interprétation en archéologie », art. cit.


57 « Luminaires festifs arabo-byzantins. Déploiements investis de modalités », E/C, XVI, 2022.

Les configurations spatiales sont des constructions mentales, des abstractions. Dans le monde naturel, elles n’ont d’existence qu’investie dans la matière : elles s’offrent à notre attention sous la forme de configurations matérielles. La matière pleine borde et délimite les espaces vides du mouvement. Il suffit d’un peu de recul pour voir que la matière pleine n’est qu’un espace qui s’oppose au déplacement du corps humain : les définitions du plein et du vide dépendent toutes deux d’un acteur présupposé capable de se mouvoir dans l’un, incapable de se mouvoir dans l’autre. Il suffirait d’observer les animaux et leurs mouvements pour constater que ce qui est plein pour les uns peut avoir l’allure du vide pour les autres58.

58 J. von Uexküll, Mondes animaux et monde humain, Paris, Denoël, 1965.

Il y a même plus. Tout ingénieur qui a étudié la résistance des matériaux sait que les calculs destinés à assurer la solidité et la sécurité des constructions posent comme hypothèse axiomatique que la matière est le lieu de circulation de forces externes (les charges) et internes (les contraintes) qui s’équilibrent. Il en découle que toute notre construction analytique en sémiotique de l’espace, fondée sur la mobilité des hommes dans l’espace vide, peut être dédoublée en sémiotique de l’espace plein peuplé par l’interaction des forces en circulation. Nous avons esquissé ce genre d’analyse sans le publier, car il y aurait peu de lecteurs intéressés connaissant à la fois les propriétés de la matière et les structures narratives.

Retenons que la définition du vide et du plein est modale en premier lieu : ce sont les espaces du pouvoir faire (espace du mouvement) et du non pouvoir faire (matière impénétrable). Mais il y a plus : la disposition ou configuration des objets pleins qualifie l’espace vide délimité et le charge d’une configuration modale. Les murs empêchent de passer entre deux espaces contigus, les baies de porte désignent les lieux de passage prévus par le constructeur, les baies de fenêtre laissent passer la lumière et l’air. Derrière la configuration des objets matériels se profile le rôle actantiel d’un constructeur concepteur qui a disposé des objets pour déterminer des classes d’actions rendues possibles et des classes d’action rendues impossibles ou conditionnelles. Si l’architecture est assimilée à un énoncé matériel dans l’espace, alors elle présuppose un sujet énonciateur59 qui surdétermine les énoncés d’action potentiels de l’espace.

59 « L’expression spatiale de l’énonciation », art. cit.

Notons au passage l’existence d’une autre manière de donner sens à la matière, en lui donnant une forme : c’est ainsi qu’un bloc extrait de la carrière peut devenir une sculpture dotée de sens. La fragmentation de la sculpture en blocs informes redonne à la pierre le sens de pierre à bâtir. La reconstitution de la forme par anastylose redonne à la sculpture son sens antérieur60. Selon un autre mécanisme, la gravure d’un texte à valeur religieuse sur des pièces d’or ou d’argent61 les transforme en agent capable de purifier le capital. Mais il ne s’agit pas d’architecture dans ces derniers cas. Dans l’analyse de l’architecture du thé62, la construction de l’effet de sens pureté vs impureté passe par la négation non verbale d’une poubelle et d’une latrine. Il s’agit d’une configuration spatiale, comme celle des vitrines de verre63 installant les modalités de pouvoir voir sans pouvoir toucher.

Dans cette perspective qui donne sens à l’espace par la disposition d’objets matériels configurés pour véhiculer des modalités régissant le mouvement, l’architecture apparaît comme l’expression d’une énonciation prévoyant l’apparition d’énoncés ultérieurs formulés par d’autres acteurs. On peut aussi dire qu’il s’agit d’un dispositif matériel délégué par un sujet pour manipuler un autre sujet et réguler son comportement. En délégant à des objets, le sujet manipulateur peut ménager son invisibilité. Les configurations qu’il installe autorisent la prévision de classes d’action (fonctions).

60 « Le musée de la Centrale Montemartini à Rome », in Scene del consumo : dallo shopping al museo, Rome, Meltemi, 2006, rééd. in Sémiotiser l’espace, décrypter architecture et archéologie.


61 L’instauration de la monnaie épigraphique..., op. cit.


62 « L’architecture du thé », art. cit.


63 « La promesse du verre », art. cit.

6. Refaire le point en guise de clôture

Nous avons réduit le foisonnement interprétatif de nos analyses de l’espace à trois parcours exploratoires (celui du topos, celui des enchâssements, celui des configurations). Si les trois parcours ne s’enchaînent pas bout à bout, c’est qu’ils ne sont pas situés au même niveau d’abstraction, ni à la même étape du parcours génératif reconnu par Greimas. Ils mettent en œuvre des syntaxes autonomes. Malgré les points de conjonction entre parcours, entrevus de place en place, il n’y a pas encore de perspective synthétique capable de les subsumer pour les articuler de manière satisfaisante. Ce qui équivaut à dire que l’exploration de la sémiotique de l’espace n’est pas terminée, ou que nous sommes encore en mer trop loin des côtes pour faire un point certain.

Depuis sa conception initiale, la sémiotique de l’espace a transposé dans le monde non verbal de l’architecture des méthodes d’analyse mises au point pour la sémantique du discours verbal. Une telle transposition n’est possible qu’en remontant des méthodes pratiques au niveau épistémologique avant de prendre en charge un autre domaine d’Expression. Cette expression spatiale a imposé ses contraintes propres. Nous disions sémiotique syncrétique pour désigner l’hétérogénéité des catégories de l’expression. Nous pourrions caractériser la sémiotique de l’espace par la multiplicité de ses syntaxes autonomes, ou par les nouveaux rapports qu’elle manifeste entre Expression et Contenu. Un tel changement d’étiquette n’a que peu d’intérêt en comparaison de l’intérêt des résultats obtenus sur les cas abordés : la sémiotique de l’espace s’est avérée capable d’obtenir des résultats là où les autres approches n’en obtiennent pas. Cette efficacité relative suffit pour la recommander.

 

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3 Voir par exemple J.T. Boileau, 1872, Allen & Co, 1872.

4 « L’espace comme sémiotique syncrétique », Actes Sémiotiques, VI, 27, 1983 ; « La privatisation de l’espace », Nouveaux Actes Sémiotiques, 4-5, 1989 ; « La sémiose essentialiste en architecture », Carte Semiotiche, 7, 1990 (articles réédités in Lire l’espace, comprendre l’architecture, Paris, Geuthner, 2006).

5 « CONSERVE. n. f. (…) En termes de marine, il se dit d’un Bâtiment qui fait route avec un autre, pour le secourir ou pour en être secouru dans l’occasion. Ce vaisseau perdit sa conserve. Naviguer de conserve, aller de conserve, être de conserve, se dit de deux ou de plusieurs bâtiments qui vont de compagnie, qui font route ensemble. Fig., Agir de conserve signifie Agir, opérer, d’accord avec quelqu’un ». Dictionnaire de l’Académie Française, 8e édition.

6 « L’espace comme sémiotique syncrétique », art. cit.

7 M. Hammad et M. Vernin, Musée des Plans-Reliefs. Pré-programme muséographique et muséologique, Paris, Ministère de la Culture et de la Communication, Direction du Patrimoine, 1987.

8 J.-J. Glassner, Écrire à Sumer. L’invention du cunéiforme, Paris, Seuil, 2000, pp. 12-13.

9 C’est l’articulation identifiée par Georges Dumézil (cf. L’idéologie tripartite des indo-européens, Bruxelles, Latomus, 1958 ; La religion romaine archaïque, Paris, Payot, 1966) sur un corpus de mythes indo-européens.

10 E. Benveniste, Le vocabulaire des institutions indo-européennes, Paris, Minuit, 1969, p. 293.

11 Le vaste espace séparant la Mer Baltique de la Mer Noire (Pont Euxin) n’est un isthme que pour les navigateurs qui l’ont régulièrement traversé en bateau dans les deux sens, en remontant et en redescendant les fleuves et les rivières, avec quelques portages à la bonne saison.

12 A la suite d’Aristote, les érudits du Moyen Âge distinguaient deux régions dans le monde. La région sublunaire, située entre la lune et la terre, était caractérisée par le fait que les objets qu’on lâchait tombaient sur terre ; et la région qui allait de la lune aux étoiles, dite translunaire ou supralunaire, obéissait à d’autres lois, puisque ses objets, tant ses étoiles fixes que ses planètes errantes, ne tombaient pas sur terre. Les lois de l’univers n’étaient donc pas homogènes.

13 « Définition syntaxique du topos », Bulletin, 10, GRSL, 1979, rééd. in Sémiotiser l’espace, décrypter architecture et archéologie, Paris, Geuthner, 2015.

14 « Les parcours, entre manifestations non-verbales et métalangage sémiotique », Nouveaux Actes Sémiotiques, 111, 2008, rééd. in Sémiotiser l’espace..., op. cit.

15 « La privatisation de l’espace », art. cit.

16 « Of space and men : group identities through Neolithic traces of spatial privatization and property », à par. 2023.

17 « Makkat et son Hajj », Paragrana, 1, 2003, rééd. in Lire l’espace, comprendre... ; « Régimes anciens de la terre », Actes Sémiotiques, 117, 2014, rééd. in Lire l’espace, étendre le domaine sémiotique, Paris, Geuthner, 2021 ; « Dynamics of Madrasa learning institutions in the Ayyubid and Mamluk capital cities », à par. 2023.

18 « Morphologie et interprétation en archéologie, le cas des Salles à Auges », Lire l’espace, étendre..., op. cit.

19 « Interpréter la formation des villages néolithiques », Actes Sémiotiques, 126, 2022.

20 Palmyre, transformations urbaines, Paris, Geuthner, 2010 ; « Sémiotique et urbanisme », in A. Biglari (éd.), La sémiotique en interface, Paris, Kimé, 2018.

21 Ce sont les « types logiques » de B. Russell (Signification et vérité, Paris, Flammarion, 1969) et A. Tarski (Logique, sémantique et métamathématique, Paris, Colin, 1972).

22 L. Hjelmslev, Prolégomènes à une théorie du langage, Paris, Minuit, 1971.

23 A.J. Greimas et J. Courtés, Sémiotique. Dictionnaire raisonné de la théorie du langage, Paris, Hachette, 1979 ; M. Hammad, L’instauration de la monnaie épigraphique par les Omeyyades, Paris, Geuthner, 2018.

24 « L’expression spatiale de l’énonciation », Cruzeiro Semiotico, 5, 1986, et « L’architecture du thé », Actes Sémiotiques, IX, 84-85, 1987 (articles rééd. in Lire l’espace, comprendre...).

25 « La privatisation de l’espace », art. cit.

26 « Interpréter la formation des villages néolithiques », « Of space and men », art. cit.

27 « La privatisation de l’espace », art. cit.

28 « Makkat et son Hajj », art. cit.

29 « Régimes anciens de la terre », « Dynamics of Madrasa learning institutions », art. cit.

30 « Présupposés sémiotiques de la notion de Limite », Documenti e pre-pubblicazioni, 330-332, Urbino, 2004, rééd. in Sémiotiser l’espace, décrypter..., op. cit. ; « Dynamics of Madrasa... », art. cit.

31 « La Succession », Semiotica, 2017, rééd. in Lire l’espace, étendre..., op. cit.

32 Y. Thomas, « La valeur des choses. Le droit romain hors la religion », Annales, 57, 6, 2002 ; « L’indisponibilité de la liberté en droit romain », Publications de la Sorbonne / Hypothèses, 2006.

33 A.J. Greimas, « Les actants, les acteurs et les figures », Sémiotique narrative et textuelle, Paris, Larousse, 1973, rééd. in Du Sens II, Paris, Seuil, 1983 ; « Analyse sémiotique d’un discours juridique », Sémiotique et sciences sociales, Paris, Seuil, 1976 ; A.J. Greimas et J. Courtés, Sémiotique. Dictionnaire, op. cit.

34 « Sémiotique de l’irrigation dans l’oasis de Tadmor-Palmyre », Lire l’espace, étendre..., op. cit.

35 Les premiers servis jouissent d’un avantage de sécurité.

36 Cf. E. Kantorowicz, Les deux corps du roi, Paris, Gallimard, 1989.

37 B. Latour, « Where are the missing masses ? », in Shaping technology / Building society : studies in sociotechnical change, Cambridge (Mass.), MIT Press, 1992 ; I. Hodder, Entangled. An archaeology of the relationships between humans and things, Chichester, Wiley-Blackwell, 2012.

38 « Les parcours, entre manifestations... », art. cit.

39 F. Klein, Le programme d’Erlangen (1871), Paris, Gauthier-Villars, 1974.

40 « L’expression spatiale de l’énonciation », « L’architecture du thé », « La privatisation de l’espace », « Les parcours, entre manifestations... », art. cit. ; « La promesse du verre », Traverses, 46, 1988, rééd. in Lire l’espace, comprendre...

41 « Le sanctuaire de Bel à Tadmor-Palmyre », Quaderni di Studi Semiotici, 276-279, Urbino, 1998 ; Makkat et son Hajj », art. cit.

42 Palmyre, transformations urbaines, op. cit. ; « Le sanctuaire de Bel... », « Makkat et son Hajj », « Régimes anciens de la terre », « Sémiotique et urbanisme », « Sémiotique de l’irrigation... », « Interpréter la formation des villages néolithiques », « Dynamics of Madrasa... », « Of space and men », art. cit. ; « Palmyre, évolution de la ville et de ses ressources en eau », in Watarid 3. Usages et politiques de l’eau en zones arides et semi-arides, Paris, Hermann, 2013.

43 Palmyre, transformations urbaines, op. cit.

44 « Interpréter la formation des villages néolithiques », « Of space and men », art. cit.

45 « Le sanctuaire de Bel... », art. cit.

46 Palmyre, transformations urbaines, op. cit.

47 « Palmyre, évolution de la ville... », art. cit.

48 « Morphologie des environs de Palmyre : reliefs, enceintes, pistes », Studia Palmyrenskie, XII, 2013.

49 W. Christaller, Central places in southern Germany, Englewood Cliffs, Prentice-Hall, 1966.

50 « L’énonciation, procès et système », Langages, 70, 1983 ; « L’expression spatiale de l’énonciation », art. cit.

51 « Morphologie et interprétation en archéologie, le cas des Salles à Auges », art. cit.

52 « Notes de synthèse sur le colloque Reconstruire les villes », Semitica et Classica, 2019, rééd. in Lire l’espace, étendre..., op. cit.

53 « Le Bonhomme d’ampère », Actes Sémiotiques, VIII, 33, 1985, rééd. in Lire l’espace, comprendre...

54 I. Hodder, Entangled, op. cit. ; B. Latour, Nous n’avons jamais été modernes. Essai d’anthropologie symétrique, Paris, La Découverte, 1991 ; id., « Where are the missing masses ? », art. cit.

55 « Les parcours, entre manifestations... », art. cit.

56 « Morphologie et interprétation en archéologie », art. cit.

57 « Luminaires festifs arabo-byzantins. Déploiements investis de modalités », E/C, XVI, 2022.

58 J. von Uexküll, Mondes animaux et monde humain, Paris, Denoël, 1965.

59 « L’expression spatiale de l’énonciation », art. cit.

60 « Le musée de la Centrale Montemartini à Rome », in Scene del consumo : dallo shopping al museo, Rome, Meltemi, 2006, rééd. in Sémiotiser l’espace, décrypter architecture et archéologie.

61 L’instauration de la monnaie épigraphique..., op. cit.

62 « L’architecture du thé », art. cit.

63 « La promesse du verre », art. cit.

 

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Résumé : Ce texte fait le point sur les recherches de l’auteur en sémiotique de l’espace. Assumant le contenu de l’article paru en 2013 sur la « Sémiotisation de l’espace », cette mise au point retrace, à partir d’une situation reconnue aujourd’hui, trois parcours de recherche dont la dépendance n’est pas évidente. Ce sont les parcours du topos, des échelons enchâssés, et des configurations déléguées. A eux trois, ces parcours et leurs fins provisoires donnent une idée de l’étendue explorée, sachant que l’élaboration d’une sémiotique de l’espace est loin d’être terminée.


Resumo : Este texto revisa as investigações do autor referentes à semiótica do espaço. Assumindo o conteúdo do artigo publicado em 2013 nas Actes Sémiotiques sobre a semiotização do espaço, a presente releitura destaca três percursos de pesquisa cuja interdependência não é óbvia. São os percursos do topos, dos níveis insertados, e das configurações delegadas. Com seus resultados provisórios, os três juntos dão uma ideia da extensão do domínio explorado, mesmo sabendo que a elaboração de uma semiótica do espaço está ainda longe de ser concluída.


Abstract : The brevity of this essay obeys the rules for its genre. Its object is to take a bearing for the author’s research in semiotics of space. Building upon the text produced in 2013 on the Semiotisation of space, the present bearing retraces, starting from today’s situation, three research paths whose dependency is not obvious. These are the paths of the topos, of embedded scales, and of delegated configurations. Taken together, these three paths and their provisional endpoints provide a good idea of the explored extension, with the provision that we all know that the elaboration of space semiotics is far from being over.


Mots clefs : archéologie, architecture, espace, sémiotique, topos, ville.


Auteurs cités : Émile Benveniste, Georges Dumézil, Algirdas J. Greimas, Louis Hjelmslev, Ian Hodder, Ernst Kantorowicz, Bertrand Russell, Alfred Tarski, Yan Thomas.


Plan :

1. Faire le point

2. Trois parcours de conserve

3. Parcours du topos syntaxique

4. Parcours des échelons enchâssées

5. Parcours des configurations déléguées

6. Refaire le point en guise de clôture

 

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Recebido em 10/10/2022. / Aceito em 11/11/2022.