Dossier : Du rythme, entre schématisation et interaction

Du rythme,
entre schématisation et interaction

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Publié en ligne le 30 juin 2022
https://doi.org/10.23925/2763-700X.2022n3.58394
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Sous la dénomination unique, et commode, de « dossier », que ce soit du temps des premiers Actes Sémiotiques-Bulletin (1979-88), des Actes Sémiotiques proprement dits (2012-20) ou de l’actuel Acta Semiotica, notre revue a toujours proposé deux types de contenus relativement différents. En simplifiant, il s’est agi tantôt de réflexions qui visaient surtout à construire ou à consolider les concepts de la théorie sémiotique même — ce qu’on peut donc appeler des dossiers à vocation théorique —, tantôt de faisceaux d’analyses portant sur un type d’objets, de discours ou de pratiques déterminé, et constituant par conséquent des dossiers à caractère plutôt thématique1.

La première formule a dominé très nettement durant la première phase, où à peu près tout paraissait encore à construire : « J’ai besoin d’une sémiotique du plan de l’expression, elle n’est pas faite ; d’une sémiotique des axiologies, elle n’est pas faite ; d’une sémiotique syncrétique, elle n’est pas faite », s’exclamait Jean-Marie Floch à cette époque2. Les numéros du Bulletin consacrés, précisément, aux « Sémiotiques syncrétiques » (VI, 27, 1983), de même que ceux sur « La problématique des motifs » (III, 13, 1980), « La figurativité » (IV, 20, 1981 et VI, 26, 1983) ou « Les passions » (IX, 39, 1986) sont exemplaires à cet égard. Au contraire, les dossiers récemment parus ici-même, l’un sur la pandémie, l’autre sur le « post »-consumérisme relèvent à l’évidence du second type.

Au regard de cette grille, où classer le dossier Rythme ? On serait bien en peine de donner une réponse univoque. Cela tient évidemment d’abord au caractère exagérément fruste de notre distinction, sachant que dans la praxis des sémioticiens les plus créatifs, la théorie se construit le plus souvent (pures spéculations épistémologico-philosophiques mises à part) à partir d’analyses dites « concrètes », et que réciproquement certaines analyses, en bousculant la théorie, la font avancer.

1 Nous laissons de côté le long intermède des Nouveaux Actes Sémiotiques (1989-2011), tant les dossiers y étaient devenus rares : à peine cinq ou six (face à plus de cent monographies individuelles), les uns d’allure thématique (« Approches sémiotiques sur Rothko », 34, 1994 ; « Sémiotique gourmande », 55, 1998), les autres affichant une ambition théorique (« La praxis énonciative », 41, 1995 ; « L’actant collectif », 71, 2000).


2 Et « donc je n’“applique” rien ! », précisait-il en réponse à un collègue soucieux de distinguer la « recherche théorique » de la « simple application ». Cf. « La sémiotique est une praxis. Entretien », Cruzeiro Semiótico, 10, 1989, p. 114.

Mais il n’est pas moins évident que la difficulté de trancher — le Rythme, thématique à explorer, ou concept à construire ? — tient tout autant à la complexité du type même de grandeur qu’on vise en l’occurrence. Car à propos de ce qu’il est couramment admis d’appeler « rythme » sans plus de précision, si une chose paraît certaine (et c’est peut-être la seule au stade actuel), c’est que ce dont il s’agit ne se laissse sémiotiquement enfermer ni dans le statut d’un pur concept théorique, ni dans celui d’un simple objet analysable. « Le rythme », on le verra, peut avec profit être appréhendé comme l’un aussi bien que l’autre, et à la limite comme les deux ensemble.

Dans de telles conditions, à quel type de « dossier » a-t-on affaire ici ? Certainement pas à un dossier stricto sensu, si on entend par là un ensemble de pièces bien classées, étiquetées et rangées chacune à sa place comme dans les cartons d’un notaire ou les chapitres d’un manuel d’initiation. En tout cas, ce n’est pas à cela que le lecteur doit s’attendre en abordant les articles qui suivent. Ce qu’on y trouvera ressemble bien davantage à un bouillonnement d’idées. C’est un enchevêtrement de perspectives qui se croisent, une sorte de remue-ménage intellectuel, un tourbillon. Mais un tourbillon qui, comme celui des étourneaux dans un ciel d’automne, va dans une certaine direction d’ensemble : dans le cas présent, vers une pensée sémiotique du rythme étayée par l’analyse de ses manifestations les plus diverses en tant que dimension fondamentale de la construction et de la saisie du sens.

A cet égard, aucun des contributeurs ne se fait l’illusion d’être arrivé au but. Nous-même, qui considérons depuis longtemps l’articulation rythmique des objets et des discours aussi bien que des interactions (dans l’espace autant que dans le temps) comme une composante essentielle de leurs effets de sens esthésique, et qui envisageons l’analyse de cette articulation comme la condition d’une sémiotique du mouvement, nous savons bien que presque tout reste à faire sur ce plan. Analytique autant que théorique, ce dossier ne prétend par conséquent déboucher sur rien de définitif ou de systématique, mais il ouvre une variété inattendue de pistes qui nous paraissent aussi suggestives les unes que les autres. En somme, rien de linéaire mais, comme un des auteurs nous l’écrivait en cours de route, un espace de rencontre où chacun « propose des idées qu’il ne va pas toujours développer lui-même. C’est pour cela que la recherche doit se faire de manière collective : chacun avance à partir de ce qu’un autre a esquissé ».

Au lecteur maintenant de prendre le relais.


E. L.

 


1 Nous laissons de côté le long intermède des Nouveaux Actes Sémiotiques (1989-2011), tant les dossiers y étaient devenus rares : à peine cinq ou six (face à plus de cent monographies individuelles), les uns d’allure thématique (« Approches sémiotiques sur Rothko », 34, 1994 ; « Sémiotique gourmande », 55, 1998), les autres affichant une ambition théorique (« La praxis énonciative », 41, 1995 ; « L’actant collectif », 71, 2000).

2 Et « donc je n’“applique” rien ! », précisait-il en réponse à un collègue soucieux de distinguer la « recherche théorique » de la « simple application ». Cf. « La sémiotique est une praxis. Entretien », Cruzeiro Semiótico, 10, 1989, p. 114.

 

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