Éditorial
|
Éditorial Eric Landowski
Publié en ligne le 10 juillet 2026
|
|
|
Si, comme chacune des nombreuses autres revues de sémiotique, Acta Semiotica se distingue par un style de réflexion et de recherche qui lui est propre, sans doute cela tient-il pour une bonne part au fait que pour l’équipe de cette revue la sémiotique ne se définit pas uniquement par sa vocation à long terme de « projet de science ». En tant que pratique de recherche exercée au jour le jour et en situation, notre discipline prend aussi, à nos yeux, la valeur d’un projet de vie enraciné dans un contexte et lié à une conjoncture. Conjuguer le plus savant et le plus vivant, construire un savoir théorique à la fois cohérent et consistant, et en prise sur le réel et le vécu, assumer les implications philosophiques ou, en dernière instance, politiques, de nos options théoriques, et finalement articuler avec autant de rigueur que possible un regard analytique distancié et un regard critique susceptible de conduire à certaines formes d’engagement, tels sont effectivement nos grandes orientations de principe. Le présent numéro en donne une illustration, d’abord dans la rubrique introductive (Le point sémiotique) sous la forme d’une argumentation visant à fonder en raison cette double vocation, puis tout au long du volume, avec des accentuations oscillant tantôt davantage d’un côté, tantôt plutôt de l’autre selon les articles, mais sans qu’aucune contribution, même parmi les plus théorisantes, soit dépourvue de quelque ancrage dans l’expérience quotidienne, et de même, en sens inverse, sans qu’aucune plongée dans le vécu ne manque de faire l’objet de quelque tentative de conceptualisation. Voyons succinctement ce qu’il en est de rubrique en rubrique. |
|
|
Ouvertures théoriques Andrea Semprini, Le corps décoré Andrea Semprini ne s’embarrasse pas de trop de préalables épistémologiques abstraits. Mais en partant de manifestations palpables saisies sur le vif sous la forme de figures du « corps décoré » puisées dans les réseaux sociaux et en procédant au décryptage des stratégies identitaires et des logiques communicatives sous-jacentes aux procédures d’esthétisation dont ces figures sont le produit, il construit une problématique conceptuellement lumineuse du moi-corps. A notre connaissance, c’est là la première approche sémiotique véritablement opératoire et généralisable dont on dispose désormais à cet égard1. |
1 Dans le livre de Semprini en préparation, dont le présent article constitue une pré-publication partielle, suivront des analyses consacrées à d’autres variantes du moi-corps — corps « décomplexé », « fluide », etc. Pour une approche différente, on pourra se rapporter à J. Fontanille, Corps et sens, Paris, P.U.F., 2011. |
|
De même, c’est à partir de l’analyse d’un ensemble de paradoxes vécus par tout un chacun au jour le jour en raison de la prolifération actuelle des procédures de contrôle social (plus il y a de programmation, plus les accidents se multiplient) que Franciscu Sedda en vient à mettre au jour, sur un plan théorique, une série de potentialités du carré sémiotique jusqu’à présent inexploitées mais dont la syntaxe permet de mieux comprendre la complexité de notre condition « post-moderne ». Dans les deux cas, le conceptuel, le théorique — le « savant » —, loin d’ignorer le vivant, le vital et le vécu, en procède directement et y retourne pour en rendre compte. |
|
|
Recherches de méthode Manar Hammad, Des configurations architecturales à espace central L’analyse menée par Manar Hammad porte sur un type de configurations architecturales dont l’origine remonte à l’âge du bronze. Et son objectif déclaré est purement méthodologique : il s’agit de clarifier les relations entre description géométrique et interprétation sémantique. Nous voilà donc cette fois à mille lieues de nos préoccupations quotidiennes. Mais pour lire l’espace2, tel que ces configurations l’articulent, l’auteur fait une place si essentielle aux instruments fournis par la grammaire narrative (compétence modale, performance, contrat, etc.), que ce qu’il nous fait découvrir se ramène en définitive à l’organisation d’un « mode de vie », autre mais non moins complexe que le nôtre. |
2 Cf. M. Hammad, Lire l’espace, étendre le domaine sémiotique, Paris, Geuthner, 2021. |
|
Daté du IIe millénaire avant notre ère, le disque de Phaestos dont Roberto Pellerey voudrait percer l’énigme ne peut être, lui aussi, que l’objet d’un regard éminemment savant. Hélas, après avoir inventorié les procédures traditionnelles de déchiffrement des écritures anciennes puis examiné la composition graphique du mystérieux objet, la forme des symboles gravés à sa surface, le processus de sa fabrication, l’auteur se voit obligé de conclure que son déchiffrement restera impossible. Mais c’est alors qu’il fait un saut hors de la méthode et une plongée dans la vie même en y replaçant cet objet, qui, du coup, à défaut de devenir lisible, devient pragmatiquement signifiant d’une manière inattendue dont nous laisserons au lecteur la surprise3. Dans ces deux cas, il aura fallu passer par la reconstitution d’un vécu pour accéder à la compréhension théorique d’un objet qui en porte la trace. |
3 L’ipotese irriverente avancée par Roberto Pellerey n’a à notre connaissance aucun équivalent sémiotique si ce n’est l’interpretazione impertinente défendue par Tarcisio Lancioni à propos des Arnolfini de Van Eyck dans le recueil de G. Ceriani et E. Landowski (éds.), Impertinenze (Milan, Et al, 2010). |
|
Analyses et descriptions Jose Luiz Fiorin, La construction d’une identité nationale paradoxale Jose Luiz Fiorin commence par exposer les catégories sémiotiques qui vont lui servir à comparer deux visions opposées de la société brésilienne au sein de laquelle, lui-même, il vit : participation versus exclusion, fondées respectivement sur des opérateurs de mélange social et de tri. Puis il montre comment l’auto-description donnée de cette société dans une série de grands textes littéraires est restée jusqu’à nos jours celle d’une société égalitaire, accueillante, adepte du mélange ethnique et culturel. Mais le potentiel critique des mêmes outils analytiques lui permet in fine de montrer à quel point « la vie de tous les Brésiliens » est en réalité l’envers de cette représentation mythique. La démarche est purement savante, impeccablement objective. La visée réformatrice n’en est pas moins claire. Que veut dire marcher ? Cette activité qu’explore Alexandre Bueno n’est pas de celles qui prêtent à un discours militant. Là aussi, pourtant, l’utilisation savante des concepts fournis par la théorie, en particulier ceux de régimes d’espace et de régimes d’interaction, qui permettent tout d’abord à l’auteur de distinguer diverses « façons de marcher », le conduit de proche en proche à hiérarchiser différents styles de marche : se promener, flâner, aller à l’aventure, c’est plus, c’est même mieux, laisse-t-il entendre, que se déplacer : « plus » ou « mieux » en termes de création de sens, et par suite de style de vie. Ici une fois encore, l’appareil théorique est mis au service non seulement d’une meilleure compréhension mais aussi d’un possible enrichissement de l’expérience vécue. Marc Bogo, quant à lui, n’outrepasse en aucune façon — ou presque — les limites d’un « faire descriptif » méthodologiquement normé. Bien que l’œuvre qu’il analyse (deux versions successives d’un immense « painel » sur un mur de São Paulo) traduise une position idéologique qui, observe-t-il, a la valeur d’une « incitation à l’action », il s’en tient au rôle d’un analyste au regard détaché. A une nuance près. Ayant établi une typologie des modes possibles de réécriture des œuvres (« restauration », « réutilisation », « substitution », « ajout »), il montre, sans porter de jugement sur l’objet décrit, en quoi l’opération effectuée pour le painel en question constitue une « solution créative » génératrice d’un sens nouveau et par là-même, ajouterons-nous, productrice d’une étincelle de vie sur le chemin des passants. |
|
|
Supplément au débat « Actualité sémiotique de l’actualité ? » Giorgio Grignaffini, Dall’infosfera all’atmosfera : regimi dell’informazione di guerra A propos de l’« actualité », nous avons organisé ici, il y a deux ans (Acta Semiotica, IV, 8, 2024), un débat qui portait non pas, contrairement à ce que le terme pourrait faire croire, sur les événements du jour mais sur les modalités, en pleine mutation, et le sens, de plus en plus incertain, de cette vieille pratique qui consiste, comme on dit, à « suivre l’actualité ». Depuis lors, deux parmi les contributeurs, Giorgio Grignaffini et Luiza Eltz, ont prolongé leur réflexion, en partie en réaction aux autres contributions précédemment parues, tandis qu’un autre collaborateur de la revue, Pierluigi Cervelli, se joignait à la discussion. D’où le supplément qui suit. Reprenant l’idée selon laquelle le mode de diffusion de l’information par les nouveaux médias numériques tend à abolir la distinction entre quotidienneté vécue entre soi et actualité entendue comme ce qui se passe dans le reste du monde, Giorgio Grignaffini y ajoute une spécification essentielle en recourant aux concepts sémiotiques d’aspectualisation et de contagion : la continuité du flux informationnel a pour effet de plonger le public dans une « atmosphère » qui désémantise l’événement et tend à générer l’indifférence, y compris face au plus dramatique. Par un autre biais, on retrouve chez Pierluigi Cervelli le thème de l’indifférenciation. Il ne le dit pas en ces termes mais selon la description qu’il donne de la manière dont le rapport à l’information est aujourd’hui majoritairement vécu, tout se passe comme si la pensée post-structurale des années 1980 était devenue l’idéologie actuelle de masse : refus de tout « grand récit » et de tout système de pensée englobant, rejet de toute prétention à la Vérité, valorisation exclusive du fragment. Abolis, les critères mêmes du notable, c’est-à-dire de ce qui mérite de faire actualité (la « notiziabilità ») ! Est-il possible de vivre autrement, bien que par médias interposés, le rapport au monde qui nous entoure ? Luiza Eltz reprend la distinction précédemment commentée par J.-P. Petitimbert entre « peur de manquer quelque chose » sur les réseaux sociaux, et le « sursaut salutaire » d’un absentement à base d’indifférence. Et de plaider — après en avoir montré la presque impossibilité — pour une vie non entièrement médiatisée pas les écrans, pour une pratique qui ne fasse plus des algorithmes les seuls détenteurs du sens de la vie, ou, peut-être plus exactement, les promoteurs tout-puissants de son insignifiance. Ces nouvelles contributions confirment et précisent nos constats précédents : fragmentation, conditionnement, anesthétisation, le grand fait d’actualité, c’est la quasi disparition de l’actualité comme référence partagée et thème de confrontation intellectuelle démocratique. Mais la critique ne suffit pas. Resterait à penser une alternative porteuse d’espoir, c’est-à-dire constructive. Le débat reste donc ouvert. |
|
|
Dialogue Simon Smith et Jean-Paul Petitimbert, Visions d’espace Deux parmi les contributeurs de cette revue discutent par e-mails de la manière la plus adéquate de rendre compte, en termes interactionnels, de certaines pratiques touristiques (dont le surf) récemment évoquées par J.-P. Petitimbert dans « Visions d’espace : le vécu de l’étendue » (Acta Semiotica, V, 9, 2025). Programmation ? ou ajustement ? Ou les deux à la fois ?... « programmation ajustée » ou « ajustement programmé » ? Une telle coexistence des contradictoires est exclue par la syntaxe du carré sémiotique. Mais pas par la logique du « tiers inclus » que développe le philosophe Stephane Lupasco et qu’invoque Petitimbert (dont la réflexion sur ce point est à mettre en rapport avec les innovations proposées par Franciscu Sedda à la fin de sa contribution au présent numéro). « Comprendre ce que le “tiers inclus” peut faire dans la (socio-)sémiotique, et dans la vie », comme l’écrit Simon Smith, ne serait-ce pas une autre manière encore de convoquer le plus savant pour saisir le sens du plus vivant ? |
|
|
In vivo Ana Claudia de Oliveira, Interacting with Materiality : Anna Maria Maiolino’s Worlds Invention Conformément à ce qu’annonce l’intitulé de cette rubrique, Ana Claudia de Oliveira fait état d’une expérience en train d’être vécue. Il s’agit de sa visite de l’exposition Je suis là, organisée à Paris (musée Picasso, été 2025) par Anna Maria Maiolino. De salle en salle, elle explore les inventions — dessins, sculptures, installations — de l’artiste et s’emploie à conceptualiser, à l’aide des instruments de la sémiotique esthésique, les effets de sens spontanément éprouvés face aux qualités plastiques et matérielles des œuvres exposées. Plus que jamais, le savoir théorique sert ici à éclairer un rapport immédiat au monde sensible. |
|
|
Bonnes feuilles Marc Barreto Bogo, Leituras semióticas do design no museu Le livre de Marc Bogo dont on trouvera ci-après trois extraits concerne le design, non pas en tant que tel mais pris comme objet d’expositions. Comment les expositions qui mettent en scène le design sont-elles organisées ? Après avoir rassemblé un corpus constitué d’une série de manifestations de ce genre, il en dresse une typologie fondée sur quatre critères, parmi lesquels celui de la valorisation des objets de design une fois produits, par opposition aux processus de leur conception ou de leur fabrication. La manière dont le visiteur concevra ce qu’est le design, et, si on peut dire, le vivra, en dépend. Enfin, l’avant-propos d’Au risque du sens ici reproduit, où on soutient la possibilité d’une sémiotique à la fois rigoureuse, « à vocation scientifique », et socialement ou politiquement engagée, s’inscrit dans le droit fil des idées illustrées dans l’ensemble du présent numéro. Eric Landowski |